{"id":1010,"date":"2013-01-04T21:35:36","date_gmt":"2013-01-04T20:35:36","guid":{"rendered":"http:\/\/dominique.sciamma.com\/?page_id=1010"},"modified":"2013-01-04T21:35:36","modified_gmt":"2013-01-04T20:35:36","slug":"chutes-libres-levasion","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/dominique.sciamma.com\/?page_id=1010","title":{"rendered":"Chutes Libres &#8211; L&rsquo;Evasion"},"content":{"rendered":"<h2>L&rsquo;Evasion<\/h2>\n<p>\u00ab\u00a0Il \u00e9tait comme \u00e7a lorsque nous sommes entr\u00e9s, Monsieur le Directeur. Nous n&rsquo;avons rien touch\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Les deux gardiens aux visages aussi gris\u00e2tres que leur uniforme, se tenaient debout pr\u00e8s de l&rsquo;\u00e9paisse porte blind\u00e9e qu&rsquo;ils venaient d&rsquo;ouvrir. Entr\u00e9 \u00e0 leur suite, le directeur regardait le corps que les deux hommes d\u00e9signaient avec crainte. Affal\u00e9 sur le secr\u00e9taire, il semblait avoir \u00e9t\u00e9 surpris par la mort pendant qu&rsquo;il \u00e9crivait.\u00a0 Sa main \u00e9tait encore crisp\u00e9e sur un stylo d\u00e9capuchonn\u00e9. Sa t\u00eate \u00e9tait couch\u00e9e sur un cahier cartonn\u00e9 grand ouvert, dont la page souill\u00e9e d&rsquo;encre t\u00e9moignait des ultimes soubresauts de son corps. Le directeur s&rsquo;approcha du cadavre tout en balayant du regard la petite cellule. C\u2019\u00e9tait une pi\u00e8ce aveugle, au plafond excessivement haut, illumin\u00e9 par un unique plafonnier. Pr\u00e8s de la cuvette et du lavabo solidement encastr\u00e9s dans le mur se trouvait le lit, dont les pieds scell\u00e9s \u00e0 m\u00eame le sol interdisaient le d\u00e9placement. Pr\u00e8s du secr\u00e9taire, une biblioth\u00e8que ployait sous de gros et s\u00e9rieux ouvrages. Les murs \u00e9taient blancs. Au-dessus du secr\u00e9taire tr\u00f4nait le portrait du Marquis de Sade, qui semblait lui sourire.<\/p>\n<p>D&rsquo;une main maladroite, il palpa rapidement le corps, pour s&rsquo;assurer que toute vie l&rsquo;avait quitt\u00e9.<\/p>\n<p>&#8211; Il semble qu&rsquo;il ne s\u2019est pas suicid\u00e9,\u00a0 lan\u00e7a-t-il aux gardiens comme pour les rassurer. Un suicide aurait en effet \u00e9t\u00e9 une faute grave pour eux, responsables de ce prisonnier dans le quartier de haute s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n<p>&#8211; Allez chercher le m\u00e9decin l\u00e9giste, leur ordonna-t-il d&rsquo;un geste de la main.<\/p>\n<p>Trop heureux de quitter la cellule, les deux gardiens s&rsquo;ex\u00e9cut\u00e8rent. Il attendit que le bruit de leur pas sur le b\u00e9ton sonore du couloir ne s&rsquo;estomp\u00e2t pour retourner pr\u00e8s du cadavre. Ainsi, ce monstre aura quand m\u00eame \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 la justice des hommes, songea-t-il gravement. Il regarda le corps inerte et flasque, le bouscula l\u00e9g\u00e8rement, comme si ce geste symbolisait le pouvoir retrouv\u00e9 sur ce rebelle irr\u00e9ductible. La t\u00eate de l&rsquo;homme roula sur le c\u00f4t\u00e9, livrant le cahier \u00e0 sa curiosit\u00e9.<\/p>\n<p>Son regard fut aussit\u00f4t accroch\u00e9 par les deux uniques lignes que la page de gauche contenait. Il nota que le stylo avait d\u00e9rap\u00e9 sur la derni\u00e8re lettrel\u2019agr\u00e9mentant de la sorte d&rsquo;un panache bleu. Ecrit au beau milieu de la page, en grosses lettres cursives, on y lisait ceci :<\/p>\n<p><i>\u00a0\u00ab\u00a0Monsieur le Directeur, aujourd&rsquo;hui, je m&rsquo;\u00e9vade\u00a0\u00bb.<\/i><\/p>\n<p>&#8211; Jusque dans la mort, il aura \u00e9t\u00e9 un provocateur, pensa \u00e0 voix haute le directeur, en remarquant l&rsquo;ironie de la co\u00efncidence.<\/p>\n<p>Il se saisit du cahier, et le retournant, en observa la couverture. Une simple \u00e9tiquette d&rsquo;\u00e9colier la d\u00e9corait, sur laquelle son auteur avait \u00e9crit :<\/p>\n<p align=\"center\">\u00ab\u00a0<i>Ce document est la propri\u00e9t\u00e9 de Monsieur le Directeur de la prison centrale de R***\u00a0\u00bb<\/i>.<\/p>\n<p>&#8211; Mais qu&rsquo;est-ce que \u00e7a veut dire ? s&rsquo;exclama le directeur. Intrigu\u00e9, il ouvrit le cahier \u00e0 la premi\u00e8re page, et se mit \u00e0 lire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0<i>Monsieur le Directeur,<\/i><\/p>\n<p><i>Si vous \u00eates en train de lire ces pages, c&rsquo;est que je suis mort. Il y a quelques minutes seulement<\/i>,<i>\u00a0au pire quelques heures.\u00a0 Votre regard a du se porter sur l&rsquo;\u00e9pilogue du document que vous tenez entre les mains, qui vous a fait sursauter. Ce texte vous est destin\u00e9. Plus qu&rsquo;un journal, c&rsquo;est une promenade, un jeu de l&rsquo;oie aveugle dont j&rsquo;aurais \u00e9crit les r\u00e8gles, sur la case finale duquel vous saisirez l&rsquo;ironie cruelle de cette \u00e9pitaphe auto-proclam\u00e9e :\u00a0<\/i>\u00ab\u00a0<i>Monsieur le Directeur, aujourd&rsquo;hui, je m&rsquo;\u00e9vade\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Int\u00e9ress\u00e9, presque amus\u00e9, le Directeur songea \u00e0 l&rsquo;\u00e9trange personnalit\u00e9 de l&rsquo;\u00eatre hors du commun qui avait \u00e9crit ces lignes provocatrices. S&rsquo;asseyant sur le dur matelas du lit, il continua sa lecture.<\/p>\n<p>Mercredi 20 Janvier 19.<i>.<\/i>\u00a0:\u00a0<i>La cavale est finie. Ils ont fini par me prendre. Me surprendre m\u00eame. Trahi par une femme. Par quel autre animal aurais-je pu l&rsquo;\u00eatre ? Par celui qui sommeille en moi \u00e9videmment ! Le sexe m&rsquo;aura \u00e9t\u00e9 fatal. Cette ultime concession m&rsquo;aura perdu. Que n&rsquo;y ai-je renonc\u00e9 ! Ce motel miteux, cette chambre crasseuse aux murs d\u00e9lav\u00e9s aura \u00e9t\u00e9 l&rsquo;antichambre de cette prison. Cette chienne l&rsquo;aura bien pay\u00e9 en tous cas. Quel plaisir de voir son sang d\u00e9corer les draps encore chauds de nos \u00e9bats&#8230;\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Mercredi 27 Janvier 19..<i>\u00a0: Ils m&rsquo;ont emmen\u00e9 dans la prison de S*** Je sais que je n&rsquo;y serai qu&rsquo;en transit. Elle n&rsquo;est pas pr\u00e9vue pour des invit\u00e9s de mon acabit ! Pendant le transfert depuis le palais de justice, o\u00f9 le juge m&rsquo;a notifi\u00e9 les cent chefs d&rsquo;inculpation, les policiers qui m&rsquo;accompagnaient avaient peur de moi. Les mains li\u00e9es, les pieds encha\u00een\u00e9s, ils me craignent encore ! Dieu que je suis puissant !<\/i><\/p>\n<p>Dimanche 31 Janvier 19..<i>\u00a0: Ils ne m&rsquo;auront pas gard\u00e9 longtemps dans cette prison. C&rsquo;est sous la pression des autres d\u00e9tenus que l&rsquo;administration a du se r\u00e9soudre \u00e0 me transf\u00e9rer d&rsquo;urgence vers la centrale de R****. Le Directeur m&rsquo;a annonc\u00e9 ma destination comme s&rsquo;il me parlait de l&rsquo;Enfer. Je lui ai r\u00e9pondu que je n&rsquo;en avais cure. Ne suis-je pas le Diable en personne ?<\/i><\/p>\n<p>Lundi 1er F\u00e9vrier 19..<i>\u00a0: C&rsquo;est de nuit que j&rsquo;ai quitt\u00e9 S*** \u00e0 destination de la prison de R****. Le voyage a dur\u00e9 toute une journ\u00e9e, en voiture blind\u00e9e, en avion, puis en voiture de\u00a0 nouveau. Perdue en plein d\u00e9sert, \u00e0 300 Km de la premi\u00e8re bourgade, R**** ressemble \u00e0 ces ch\u00e2teaux forts d&rsquo;Europe. D&rsquo;\u00e9paisses murailles de b\u00e9ton, perc\u00e9es \u00e7\u00e0 et l\u00e0 de rares meurtri\u00e8res, entourent plusieurs corps de b\u00e2timents regroup\u00e9s au pied d&rsquo;un immense donjon, au sommet duquel brillent de gros projecteurs. En me r\u00e9ceptionnant, le Directeur en a parl\u00e9 longuement, me vantant ses installations modernes, sa centrale \u00e9lectrique, son autonomie. Il semblait presque en \u00eatre fier. Le personnel de la prison habite dans un village adoss\u00e9 \u00e0 la forteresse, et b\u00e2ti tout expr\u00e8s pour lui.<\/i><\/p>\n<p>Mardi 2 F\u00e9vrier 19..<i>\u00a0: Je partage ma cellule avec deux d\u00e9bris humains (est-ce un pl\u00e9onasme ?). Deux pi\u00e8ces de collection. Repr\u00e9sentants parfaits de la bestialit\u00e9 assassine. Ils ont voulu d\u00e8s le premier jour m&rsquo;indiquer le plus violemment possible quelles \u00e9taient les r\u00e8gles du jeu, et qui en \u00e9taient les ma\u00eetres. L&rsquo;un d&rsquo;entre eux a voulu se saisir de moi pour permettre \u00e0 son acolyte de me tabasser. D&rsquo;un seul regard, je lui ai montr\u00e9 l&rsquo;\u00e9tendue de mes pouvoirs. Je l&rsquo;ai t\u00e9tanis\u00e9 sur place. Son corps dur, pr\u00eat \u00e0 casser, \u00e9tait la proie de tremblements douloureux. Tout en lui parlant, je me suis amus\u00e9 \u00e0 induire une torsion lente et inexorable de son cou, que je manoeuvrais comme le bouchon d&rsquo;une bouteille. J&rsquo;entendais avec plaisir ses vert\u00e8bres commencer \u00e0 craquer lorsque son compagnon me demanda d&rsquo;arr\u00eater, me promettant qu&rsquo;ils me laisseraient dor\u00e9navant tranquille. J&rsquo;ai alors ferm\u00e9 les yeux, et l&rsquo;autre s&rsquo;est effondr\u00e9 comme un vieux pantin dont on e\u00fbt coup\u00e9 les cordes.<\/i><\/p>\n<p>Mercredi 10 F\u00e9vrier 19..<i>\u00a0: L&rsquo;intimidation de la veille ayant \u00e9chou\u00e9, mes deux colocataires ont cherch\u00e9 \u00e0 m&rsquo;en imposer autrement. Hier au soir, ils ont chacun \u00e0 leur tour racont\u00e9 dans le d\u00e9tail les crimes qui leur avaient valu l&rsquo;honneur de ce bagne. Avec quelle fiert\u00e9 ne d\u00e9crivaient-ils pas leurs violences : meurtres, viols, orgies, pillages. Quand ils abordaient les d\u00e9tails les plus bestiaux de leurs crimes, ils me fixaient droit dans les yeux, avec un \u00e9clat maladif dans le regard.\u00a0 Dans le silence qui suivit leurs aveux, ils crurent d&rsquo;abord lire ma soumission implicite, comme une reconnaissance de leur sup\u00e9riorit\u00e9 dans l&rsquo;innommable. Il ne m&rsquo;a fallu que cinq minutes pour leur donner la vision et le go\u00fbt de ce qui est r\u00e9ellement insupportable. Avant m\u00eame que j&rsquo;aie pu \u00e9grener deux anecdotes personnelles, ils vomissaient sur le plancher en me suppliant entre deux spasmes de cesser de parler. Ils ont demand\u00e9 aujourd&rsquo;hui m\u00eame \u00e0 changer de cellule. Je me retrouve enfin seul.<\/i><\/p>\n<p>Dimanche 14 F\u00e9vrier 19..<i>\u00a0: La soci\u00e9t\u00e9 est d\u00e9cid\u00e9ment press\u00e9e de me juger. Le Minist\u00e8re de la Justice a d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;utiliser une proc\u00e9dure d&rsquo;exception pour avancer mon proc\u00e8s de plusieurs mois. J&rsquo;attends avec impatience ce moment. Voil\u00e0 la tribune d&rsquo;envergure que j&rsquo;attendais.<\/i><\/p>\n<p><i>Mardi 16 F\u00e9vrier 19.. : Emeute \u00e0 la cantine. Il faut croire que mes anciens compagnons de cellule ont la langue bien pendue, car de terribles histoires circulent d\u00e9j\u00e0 \u00e0 mon sujet. Comble du comique, les gardiens pr\u00e9sents ont d\u00fb me prot\u00e9ger de la haine de cette horde d&rsquo;assassins ordinaires. Le fait d&rsquo;\u00eatre rejet\u00e9 de ce bestiaire criminel, lie de la lie humaine, devrait convaincre mes juges que je suis tout sauf un d\u00e9linquant de droit commun. Je suis d&rsquo;Ailleurs, tout simplement.<\/i><\/p>\n<p>Mardi 23 F\u00e9vrier 19..<i>\u00a0:\u00a0 Que la Justice des hommes est idiote ! La derni\u00e8re entrevue avec le juge n&rsquo;a dur\u00e9 que quelques minutes. Juste le temps de m&rsquo;informer que mon proc\u00e8s aurait lieu \u00e0 hu\u00ees-clos. Le Minist\u00e8re a invoqu\u00e9 l&rsquo;inhumanit\u00e9 de mes actes dont l&rsquo;\u00e9talage aurait nui \u00e0 l&rsquo;ordre public, comme \u00e0 la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 de la justice. Quelle mascarade ! Ce proc\u00e8s devait \u00eatre mon triomphe. J&rsquo;aurais enfin pu y exposer ma vision du monde. L&rsquo;accus\u00e9 se serait fait accusateur. \u00ab\u00a0<\/i>Il faut prot\u00e9ger les forts contre les faibles\u00a0\u00bb<i>\u00a0clamait le philosophe dans le d\u00e9sert de l&rsquo;intelligence. Mais savait-il que la m\u00e9diocrit\u00e9, tels des sables\u00a0 mouvants, engloutit tout ce qui clame sa diff\u00e9rence. Une soci\u00e9t\u00e9 ne peut juger que ce qu&rsquo;elle et ses valeurs engendrent. Mais pas l&rsquo;\u00e9tranger absolu, pas ce qui est Autre, hors de toutes normes \u00e9thiques. Les morales, comme les lois ne peuvent servir de rep\u00e8re qu&rsquo;\u00e0 ceux qui s&rsquo;y r\u00e9f\u00e8rent, en adh\u00e9sion comme en opposition. Le pire des pervers ne reste-t-il pas un moraliste en ce qu&rsquo;il tire sa jouissance d&rsquo;une n\u00e9gation affich\u00e9e de valeurs dont il reconna\u00eet la dominance, justement en s&rsquo;y opposant ? Moi, je ne suis pas de ce monde. Ses valeurs n&rsquo;ont pas plus d&rsquo;importance pour moi que n&rsquo;en ont pour cette humanit\u00e9 que j&rsquo;ignore (et non que je hais) les valeurs imaginaires des fourmis qu&rsquo;elle pi\u00e9tine dans l&rsquo;indiff\u00e9rence. A ce titre, je ne suis pas un criminel, en ce que tout criminel est humain. Mon humanit\u00e9 est une hypoth\u00e8se absurde.<\/i><\/p>\n<p>Mercredi 24 F\u00e9vrier 19..<i>\u00a0: J&rsquo;ai notifi\u00e9 au juge que je n&rsquo;assisterai pas \u00e0 mon proc\u00e8s. J&rsquo;ai d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;utiliser le temps de leurs vaines palabres \u00e0 pr\u00e9parer mon \u00e9vasion. J&rsquo;ai demand\u00e9 aujourd&rsquo;hui au directeur de l&rsquo;\u00e9tablissement l&rsquo;autorisation de me constituer une biblioth\u00e8que. Il m&rsquo;a demand\u00e9 de lui faire parvenir la liste des ouvrages d\u00e9sir\u00e9s. Elle \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pr\u00eate.<\/i><\/p>\n<p>Dimanche 28 F\u00e9vrier 19..<i>\u00a0: Un avocat commis d&rsquo;office est venu me voir aujourd&rsquo;hui. Je lui ai expliqu\u00e9 comment je voulais qu&rsquo;il plaide ma cause. J&rsquo;ai essay\u00e9 de lui expliquer la nature de ma sup\u00e9riorit\u00e9 et en quoi elle induisait mon immunit\u00e9. Il m&rsquo;a dit que j&rsquo;\u00e9tais fou. Je lui ai retir\u00e9 le droit de me d\u00e9fendre (contre quoi d&rsquo;ailleurs). Il est d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment humain.<\/i><\/p>\n<p>Mardi 1er Mars 19..<i>\u00a0: Les livres sont arriv\u00e9s. En pr\u00e9sence du directeur, deux gardiens les ont examin\u00e9s un \u00e0 un, \u00e0 la recherche de quelque arme j&rsquo;imagine, que m&rsquo;aurait fait parvenir un complice ext\u00e9rieur. Je riais int\u00e9rieurement en pensant combien ils \u00e9taient aveugles. Leurs yeux parcouraient sans le savoir les cl\u00e9s de ma libert\u00e9. En me quittant, le directeur a eu quelques mots ironiques sur la litt\u00e9rature que j&rsquo;avais command\u00e9e. \u00ab\u00a0<\/i>Les pouvoirs de l&rsquo;Esprit ! Le voyage Astral ! Le Livre des Morts ! Aux pays des \u00e2mes<i>\u00a0!\u00a0<\/i>Vaste programme. Vous avez tort de vous pr\u00e9occuper de l&rsquo;au-del\u00e0. Il vous sera refus\u00e9 !<i>\u00ab\u00a0, s&rsquo;est-il esclaff\u00e9 en me quittant.<\/i><\/p>\n<p>Le directeur releva la t\u00eate, arr\u00eatant sa lecture. Il se rappelait parfaitement ce moment o\u00f9 il s&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;abord permis d&rsquo;\u00eatre sarcastique. Ensuite seulement, il s&rsquo;\u00e9tait \u00e9tonn\u00e9 que ce monstre \u00e0 l&rsquo;apparence humaine, mais que tous ses actes semblaient exclure de l&rsquo;humanit\u00e9, p\u00fbt s&rsquo;interroger sur la vie apr\u00e8s la vie, alors m\u00eame que la justice des hommes s&rsquo;appr\u00eatait vraisemblablement \u00e0 la lui retirer. Il regarda sa montre.<\/p>\n<p>&#8211; Mais que fait donc le docteur ? s&rsquo;\u00e9tonna-t-il int\u00e9rieurement.<\/p>\n<p>Il savait que ce dernier devait faire une visite \u00e0 Sonya cet apr\u00e8s-midi m\u00eame. Il attendait son coup de fil. Peut-\u00eatre n&rsquo;\u00e9tait-il pas encore rentr\u00e9. Tout en se promettant de l&rsquo;appeler tr\u00e8s vite, il se remit \u00e0 lire.<\/p>\n<p><i>Mercredi 2 Mars 19.. : J&rsquo;ai lu toute la nuit. Comme c&rsquo;est passionnant. Je vais bient\u00f4t pouvoir exp\u00e9rimenter la premi\u00e8re phase de mon \u00e9vasion. Demain, demain seulement.<\/i><\/p>\n<p><i>Jeudi 3 Mars 19.. : J&rsquo;ai attendu que le gardien effectue sa derni\u00e8re ronde, avant de tenter ce premier essai. Je me suis \u00e9tendu sur le lit et j&rsquo;ai commenc\u00e9 les exercices respiratoires, tels qu&rsquo;ils sont pr\u00e9cis\u00e9ment d\u00e9crits dans les anciens textes tib\u00e9tains. Les yeux ferm\u00e9s, j&rsquo;ai essay\u00e9 de ralentir le rythme de mon coeur afin de l&rsquo;amener au-dessous du seuil critique. Parall\u00e8lement, je tentais de me repr\u00e9senter mentalement, couch\u00e9 sur mon lit, nu, et au repos. Cela m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 \u00e9tonnamment facile, bien plus que de visualiser ensuite le reste de mon environnement : les \u00e9tag\u00e8res, le lavabo, la cuvette, le bureau, les livres encore ouverts. Au moment o\u00f9 cette image mentale s&rsquo;est stabilis\u00e9e au point d&rsquo;\u00eatre quasiment r\u00e9elle, j&rsquo;ai eu l&rsquo;impression tr\u00e8s nette de devenir tr\u00e8s l\u00e9ger, de flotter au-dessus de mon lit, dont je ne sentais plus le contact. Comme pour m&rsquo;assurer que je ne r\u00eavais pas, j&rsquo;ai ouvert les yeux, et tournant la t\u00eate, j&rsquo;ai constat\u00e9 que j&rsquo;\u00e9tais \u00e0 mi-hauteur, \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 un m\u00e8tre et demi du sol. Avais-je r\u00e9ussi ? J&rsquo;appr\u00e9hendais de regarder sous moi. Tout ceux qui avaient fait cette exp\u00e9rience l&rsquo;avaient d\u00e9crite comme un instant de pure terreur. Tr\u00e8s excit\u00e9, j&rsquo;ai tourn\u00e9 alors rapidement mon visage.\u00a0 Sur le lit, \u00e0 plus d&rsquo;un m\u00e8tre de moi, mon corps affaiss\u00e9, d\u00e9risoire, respirait faiblement. A la hauteur de son nombril, un ruban de fum\u00e9e cotonneuse et bleu\u00e2tre montait en zigzag tout en s&rsquo;\u00e9largissant pour s&rsquo;\u00e9panouir en une forme humaine, diaphane et translucide, double du corps qui sommeillait plus bas. Ce ruban, c&rsquo;\u00e9tait la fameuse Corde d&rsquo;Argent dont la tradition parlait ! Et cet ectoplasme, l\u00e9ger et flottant, c&rsquo;\u00e9tait moi. Quel \u00e9trange et excitante exp\u00e9rience que le voyage astral: l&rsquo;\u00e2me et le corps s\u00e9par\u00e9s, mais reli\u00e9s par cette cha\u00eene si fragile.\u00a0 Quelques hommes l&rsquo;avaient exp\u00e9riment\u00e9, sans jamais tomber sur ses limites. Tout \u00e0 la joie de ce succ\u00e8s imm\u00e9diat, j&rsquo;ai ensuite tent\u00e9 de me d\u00e9placer, dans ma seule cellule pour l&rsquo;instant. Longuement, j&rsquo;ai flott\u00e9 dans la pi\u00e8ce, exp\u00e9rimentant avec plaisir ce nouveau pouvoir. Apr\u00e8s une demi-heure litt\u00e9ralement extatique, mon corps ext\u00e9nu\u00e9 et en sueur sembla exiger mon retour. Je dus m&rsquo;y r\u00e9soudre, malgr\u00e9 l&rsquo;excitation, en augmentant volontairement mon rythme respiratoire et cardiaque. Comme aspir\u00e9 par ce corps endormi, mon double d&rsquo;Argent r\u00e9int\u00e9gra son enveloppe mat\u00e9rielle, qui se r\u00e9anima en retrouvant son g\u00e9nie. Plus que jamais, je me suis senti alors puissant, invincible et s\u00fbr de mes plans. Cette premi\u00e8re exp\u00e9rience augure bien de leur suite.<\/i><\/p>\n<p>Jeudi 10 Mars 19..<i>\u00a0: Depuis une semaine, j&rsquo;essaye de parfaire ma technique. Le voyage astral requiert \u00e9norm\u00e9ment d&rsquo;\u00e9nergie. La phase de s\u00e9paration\u00a0 est plus particuli\u00e8rement vorace, et il m&rsquo;a fallu \u00e9norm\u00e9ment travailler pour la ma\u00eetriser. Alors qu&rsquo;il me fallait 15 minutes lors de mes premi\u00e8res exp\u00e9riences, il me suffit aujourd&rsquo;hui d&rsquo;une seule pour la mener \u00e0 bien. Mais il a fallu que je puise de l&rsquo;\u00e9nergie \u00e0 une autre source que celle de mon unique volont\u00e9. Et c\u2019est l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 qui me l\u2019a prodigu\u00e9e. Ainsi, mes d\u00e9placements sont devenus plus fluides, plus lointains aussi. Alors que ma seule cellule m&rsquo;avait jusqu&rsquo;ici servi de lieu d&rsquo;exp\u00e9rimentation, j&rsquo;ai depuis peu \u00e9tendu ma zone d&rsquo;activit\u00e9. Les barreaux ne constituent \u00e9videmment aucune entrave \u00e0 ma libert\u00e9 astrale ! J&rsquo;ai ainsi pu commencer \u00e0 me faire une id\u00e9e exacte des alentours imm\u00e9diats de ma cellule. Bient\u00f4t, ce sera la prison enti\u00e8re qui sera mon domaine.<\/i><\/p>\n<p>Samedi 12 Mars 19..<i>\u00a0: J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 surpris hier soir par la ronde inopin\u00e9e d&rsquo;un des gardiens-chefs. Nous nous sommes trouv\u00e9s nez \u00e0 nez, au d\u00e9tour d&rsquo;un couloir.\u00a0 Il \u00e9tait accompagn\u00e9 d&rsquo;un chien. Je me suis arr\u00eat\u00e9, en r\u00e9agissant comme si j&rsquo;\u00e9tais physiquement en sa pr\u00e9sence. Devant son manque total de r\u00e9action, je me suis rapidement aper\u00e7u que je lui \u00e9tais compl\u00e8tement invisible. Le chien, par contre, s&rsquo;est mis \u00e0 aboyer violemment en ma direction, malgr\u00e9 les remontrances muscl\u00e9es de son ma\u00eetre, qui n&rsquo;y comprenait rien. Je d\u00e9duis de cette exp\u00e9rience que quelques \u00eatres seulement ont le don de sentir la pr\u00e9sence astrale. Et qu&rsquo;\u00e0 ce jeu, le plus vulgaire des chiens semble plus dou\u00e9 que le plus grad\u00e9 des gardiens.\u00a0 Voil\u00e0 qui ne m&rsquo;\u00e9tonne pas !<\/i><\/p>\n<p>Lundi 14 Mars 19..<i>\u00a0: Il semble qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas que les chiens pour percevoir l&rsquo;invisible. Le bruit court en effet dans la prison qu&rsquo;un fant\u00f4me bleu hante les couloirs de l&rsquo;\u00e9tablissement, la nuit venue. Un des d\u00e9tenus le racontait ce matin avec force d\u00e9tails \u00e0 ses compagnons d&rsquo;infortune. Nul doute que je sois cette fois-ci encore \u00e0 l&rsquo;origine de ce nouveau mythe.<\/i><\/p>\n<p>L\u00e0 encore, le Directeur s&rsquo;arr\u00eata dans sa lecture. Il se souvenait de cet \u00e9pisode incroyable, qu&rsquo;il avait \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque jug\u00e9 ridicule. Cette stupide rumeur avait enfl\u00e9 de mani\u00e8re inattendue et disproportionn\u00e9e. A partir de r\u00e9cits crois\u00e9s de plusieurs d\u00e9tenus, la rumeur s&rsquo;\u00e9tait consolid\u00e9e jusqu&rsquo;\u00e0 devenir v\u00e9rit\u00e9 vraie. A midi comme au soir, le r\u00e9fectoire bruissait alors des derni\u00e8res\u00a0 nouvelles sur les p\u00e9r\u00e9grinations du fant\u00f4me, sur ses promenades favorites, ses heures de passage ou ses hypoth\u00e9tiques fac\u00e9ties. Si ce r\u00e9cit \u00e9tait vrai, il faudrait y voir l\u00e0 l&rsquo;origine de cette l\u00e9gende tenace. Oui.. Seulement si ce r\u00e9cit \u00e9tait vrai&#8230;<\/p>\n<p>Mercredi 16 Mars 19.<i>. : J&rsquo;ai effectu\u00e9 une premi\u00e8re aujourd&rsquo;hui. Il est \u00e0 craindre que le mythe du fant\u00f4me du p\u00e9nitencier ne prenne encore quelque consistance ! T\u00f4t ce matin, je me suis d\u00e9plac\u00e9 dans une des cellules du quartier des terroristes. Son locataire y dormait profond\u00e9ment, malgr\u00e9 la lumi\u00e8re blanche et vive qui inondait la pi\u00e8ce, comme c&rsquo;est l\u00e0-bas la r\u00e8gle. Apr\u00e8s l&rsquo;avoir bien observ\u00e9, je me suis plac\u00e9 \u00e0 quelques centim\u00e8tres de son corps et ai concentr\u00e9 mon regard sur le milieu de son front. Il me fallait tout d&rsquo;abord mettre nos deux esprits en phase avant que de tenter une quelconque projection. L&rsquo;exercice \u00e9tait ext\u00e9nuant, sachant que je devais en parall\u00e8le garder le contact avec mon propre corps. Et l&rsquo;esprit de cet homme m&rsquo;opposait une r\u00e9elle r\u00e9sistance. Mon \u00e9nergie se tarissant avec l\u2019effort, je dus donc\u00a0 faire \u00e0 nouveau appel \u00e0 mon amie l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Je pus voir bient\u00f4t combien ce fut efficace, comme la lumi\u00e8re se mettait \u00e0 vaciller. Gr\u00e2ce \u00e0 cet appoint, la mise en phase fut rapide. C&rsquo;est \u00e0 cet instant que l&rsquo;homme ouvrit des yeux terroris\u00e9s, comme s&rsquo;il m&rsquo;avait vu, ectoplasme bleu\u00e2tre flottant au-dessus de son visage. Je profitai de cet instant d\u2019extr\u00eame faiblesse, pour me glisser dans son corps. Il r\u00e9agit alors avec la plus grande des violences, en sautant \u00e0 bas de son lit, en hurlant sa terreur. Conscient d&rsquo;\u00eatre habit\u00e9 par une entit\u00e9 ext\u00e9rieure, il implorait mon d\u00e9part. Comme pour me forcer \u00e0 le quitter, il se mortifiait en se pr\u00e9cipitant contre les murs de sa cellule. Les gardiens, alert\u00e9s par le vacarme, eurent t\u00f4t fait d&rsquo;investir l&rsquo;endroit pour le plaquer rapidement au sol. L&rsquo;animal vocif\u00e9rait qu&rsquo;il \u00e9tait poss\u00e9d\u00e9. Il est vrai que mon intrusion \u00e9tait le plus sublime des viols, tant je p\u00e9n\u00e9trais au plus profond de son intimit\u00e9. Je trouvais quant \u00e0 moi l&rsquo;exp\u00e9rience int\u00e9ressante. Jamais, je n&rsquo;avais pu voir d&rsquo;aussi pr\u00e8s les tr\u00e9fonds d&rsquo;une \u00e2me humaine. Que celle-ci \u00e9tait laide, quoique \u00e9tiol\u00e9e ! Autre sensation bizarre, celle d&rsquo;habiter deux corps simultan\u00e9ment, m\u00eame si je ne me sentais dans celui-ci que de passage. Consid\u00e9rant que l&rsquo;exp\u00e9rience \u00e9tait concluante, je d\u00e9cidai de quitter mon h\u00f4te involontaire, qui se t\u00e9tanisa \u00e0 l&rsquo;instant, avant que de s&rsquo;\u00e9vanouir, sous le choc de mon d\u00e9part.<\/i><\/p>\n<p>Mercredi 23 Mars 19.. :<i>\u00a0La premi\u00e8re phase de mon \u00e9vasion peut \u00eatre maintenant qualifi\u00e9e de succ\u00e8s. Me s\u00e9parer de mon corps et divaguer dans mon nouveau domaine rel\u00e8ve aujourd&rsquo;hui de la simple routine. Je ris int\u00e9rieurement de la beaut\u00e9 simple de mon plan. Le voyage astral est \u00e9videmment le tunnel que je creuse, sous les yeux m\u00eame de mes cerb\u00e8res, et qui pourtant l&rsquo;ignorent tant il est lumineux.\u00a0 Mais il me faut maintenant trouver la Porte. Et cette Porte me m\u00e8nera sans coup f\u00e9rir dans un monde d\u00e9sormais sans entrave, et pour l&rsquo;Eternit\u00e9 !<\/i><\/p>\n<p>Mardi 29 Mars 19.. :\u00a0<i>La Justice n&rsquo;est jamais plus exp\u00e9ditive que quand elle veut se d\u00e9faire de ce qu&rsquo;elle ne comprend pas. Le directeur de l&rsquo;\u00e9tablissement est venu lui-m\u00eame m&rsquo;annoncer le verdict qu&rsquo;une cour anonyme et peureuse s&rsquo;est arrog\u00e9 le droit de prononcer \u00e0 mon encontre. Pour m&rsquo;informer de mon sort, il s&rsquo;est senti le besoin de prendre un air grave, presque compass\u00e9, en m&rsquo;engageant \u00e0 \u00eatre fort, sans doute pour masquer le sentiment de jouissance qu&rsquo;au bout du compte lui inspirait la sentence, \u00e0 lui comme \u00e0 tous les siens. \u00ab\u00a0<\/i>La mort, me dit-il, est au bout de ce couloir. Vous \u00eates condamn\u00e9 \u00e0 mourir pendu<i>\u00a0\u00bb Il n&rsquo;a pas compris mon indiff\u00e9rence.<\/i><\/p>\n<p>Mercredi 30 Mars 19..<i>\u00a0: J&rsquo;ai pass\u00e9 toutes ces nuits derni\u00e8res \u00e0 hanter la prison, \u00e0 la recherche de la Porte. M\u00eame si cela a pris un peu plus de temps que je ne le croyais, j&rsquo;ai fini par la trouver, presque par hasard. Quelle divine surprise ! Et combien le sort est ironique quant \u00e0 sa nature ! Tr\u00e8s rapidement, j&rsquo;ai compris qu&rsquo;il me fallait chercher l&rsquo;Issue en dehors des quartiers de prisonniers, du c\u00f4t\u00e9 des secteurs de la forteresse ouverts aux personnes ext\u00e9rieures, fournisseurs, visiteurs ou famille des employ\u00e9s. C&rsquo;est alors que j&rsquo;achevai une nuit de recherche infructueuse que je decouvris les appartements du Directeur de ce sinistre \u00e9tablissement. Je d\u00e9cidai aussit\u00f4t de lui rendre une petite visite. N&rsquo;\u00e9tait-ce pas le moindre devoir du Fant\u00f4me officiel de la prison !<\/i><\/p>\n<p>Pour la premi\u00e8re fois, depuis le d\u00e9but de sa lecture, le Directeur se sentit mal \u00e0 l&rsquo;aise. Qu&rsquo;est-ce-que ce parano\u00efaque dangereux cherchait en le m\u00ealant \u00e0 cette fiction d\u00e9lirante. Car ce ne pouvait \u00eatre qu&rsquo;une fiction n&rsquo;est-ce-pas ? Paradoxalement, il se sentait cependant en danger, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce mort, tandis qu&rsquo;il lisait ce journal. Il aurait aim\u00e9 que le docteur soit l\u00e0 pour lui donner des nouvelles rassurantes de sa femme. Il continua de lire :<\/p>\n<p><i>L&rsquo;endroit \u00e9tait bien d\u00e9cor\u00e9, en contraste absolu avec le d\u00e9nuement gris de la prison. Monsieur le Directeur est un homme de go\u00fbt ! Meubles modernes, tableaux de valeurs, antiquit\u00e9s pr\u00e9cieuses &#8211; bibelots anciens. Il y avait aussi une grande biblioth\u00e8que, riche d&rsquo;ouvrages de r\u00e9f\u00e9rences. M\u00eame les oeuvres du Divin Marquis y avaient trouv\u00e9 leur place ! Qui aurait cr\u00fb qu&rsquo;un condamn\u00e9 et son ge\u00f4lier puissent partager ce m\u00eame go\u00fbt de Libert\u00e9 ? Je ne m&rsquo;attardai pas trop dans le s\u00e9jour, \u00e0 la recherche de mon h\u00f4te. Je finis par le trouver, dans son lit, profond\u00e9ment endormi, et sans d\u00e9fense. A ses c\u00f4t\u00e9s dormait une femme, qui me tournait le dos. J&rsquo;ignorais que le directeur e\u00fbt une femme ? Je flottai jusqu&rsquo;\u00e0 elle, afin de la d\u00e9visager \u00e0 loisir. Quelle ne f\u00fbt pas ma surprise en d\u00e9couvrant qu&rsquo;elle \u00e9tait enceinte. Non seulement son ventre rebondi en t\u00e9moignait, mais je pouvais percevoir les vibrations subtiles de ce jeune humain en devenir. Il faut croire que c&rsquo;\u00e9tait r\u00e9ciproque, puisqu&rsquo;il r\u00e9agit comme avec crainte \u00e0 ma pr\u00e9sence. Oui, c&rsquo;\u00e9tait \u00e9vident, il savait que j&rsquo;\u00e9tais l\u00e0, et le vivait comme une menace. Il bougea spamosdiquement ses membres, comme pour alerter sa m\u00e8re, en vain. C&rsquo;est qu&rsquo;il se croyait au chaud, l&rsquo;animal. Prot\u00e9g\u00e9, encore, de la vilenie du monde ext\u00e9rieur ! Doucement, tr\u00e8s doucement, je tentai un premier contact. J\u2019effleurai son esprit pour tester sa r\u00e9sistance. Comme c&rsquo;\u00e9tait doux ! Et comme il \u00e9tait fragile ! C&rsquo;est transport\u00e9 de joie et de puissance que je revins \u00e0 ma cellule. J&rsquo;avais enfin trouv\u00e9 la Porte.<\/i><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Mon enfant ! pensa le Directeur ! Il veut s&rsquo;en prendre \u00e0 mon enfant !\u00a0\u00bb. Il e\u00fbt une soudaine envie de meurtre. L&rsquo;envie de se jeter sur ce corps pourtant inerte et le d\u00e9chiqueter, pour lui retirer toute allure humaine. Ses oreilles bourdonn\u00e8rent et un voile de sang l&rsquo;aveugla momentan\u00e9ment. Il reprit avec peine son calme en respirant lentement. Cet homme \u00e9tait malfaisant, se criait-il. Rien qu&rsquo;avec des mots, il pouvait terroriser et meurtrir. Il ne devait pas se laisser faire, ne pas donner prise \u00e0 cette construction fictive\u00a0 nourrie de haine maladive. Bien s\u00fbr, c&rsquo;\u00e9tait une fiction, forc\u00e9ment une fiction&#8230; Il ne put cependant s&#8217;emp\u00eacher de replonger dans le Journal.<\/p>\n<p>Jeudi 31 Mars 19.. :<i>\u00a0Bient\u00f4t libre ! Je serai bient\u00f4t libre !\u00a0 Dans quelques semaines seulement, je prendrai possession de ce petit corps. Je quitterai cette prison gris\u00e2tre et froide pour en int\u00e9grer une autre, moelleuse, chaleureuse &#8230;\u00a0 et temporaire. Mes gardiens trouveront mon corps inanim\u00e9, sans se douter qu&rsquo;\u00e0 quelque pas de l\u00e0, tapi au chaud, j&rsquo;attendrai l&rsquo;heure de rena\u00eetre, intact dans ma puissance, renouvel\u00e9 dans mon corps. Ils penseront que leur Dieu, dans sa tr\u00e8s grande mis\u00e9ricorde, m&rsquo;aura accord\u00e9 la gr\u00e2ce de fuir le ch\u00e2timent des hommes, alors que seule la volont\u00e9 du fort aura \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaire. Plus qu&rsquo;une \u00e9vasion g\u00e9niale, j&rsquo;aurai accompli l\u00e0 l&rsquo;acte de lib\u00e9ration ultime, celle de la mort. La vie \u00e9ternelle ne m&rsquo;est-elle pas promise ? Ne pourrais-je pas ind\u00e9finiment, telle une \u00e2me vagabonde, animer ces corps vulgaires, les doter enfin d&rsquo;une destin\u00e9e que le hasard leur aurait de toute autre mani\u00e8re refus\u00e9 ? Oui, j&rsquo;ai maintenant triomph\u00e9 de la mort et gagn\u00e9 haut la main mon nouveau statut divin. Le temps est \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, et cette terre va s&rsquo;en trouver marqu\u00e9e, pour l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9.<\/i><\/p>\n<p>Dimanche 3 Avril 19..<i>\u00a0: Monsieur le Directeur, C&rsquo;est le jour de P\u00e2ques aujourd&rsquo;hui &#8230;.<\/i><\/p>\n<p>Dimanche 3 Avril ! Mais c&rsquo;\u00e9tait la date d&rsquo;aujourd&rsquo;hui !!<\/p>\n<p><i>P\u00e2ques ! Les cloches vont sonner ! Annoncer la Bonne Nouvelle ! Mais savent-elles qu&rsquo;elles sonneront pour moi ?<\/i><\/p>\n<p><i>Car le jour est venu, Monsieur le Directeur. Celui de prendre possession de ma nouvelle enveloppe. Ce petit gar\u00e7on &#8211; Oh ! vous ne le saviez pas peut-\u00eatre ? &#8211; ce petit gar\u00e7on donc, va m&rsquo;accueillir bien malgr\u00e9 lui. Mais que peut-il y faire ? Et vous m\u00eame, que pouvez-vous y faire, \u00e0 part refuser l&rsquo;impensable ? Votre raison vous dicte ce refus. Elle vous le hurle m\u00eame. Il est tellement confortable ce refus. Mais tellement pervers. Toute votre vie va \u00eatre rong\u00e9e par le soup\u00e7on que vous nourrissez en votre sein une graine de d\u00e9mon. Toute votre vie, vous allez guetter les signes de cette bestialit\u00e9 cach\u00e9e. Toute votre vie, vous allez vivre des chauds effrois assassins.<\/i><\/p>\n<p><i>Des ailes de mouches arrach\u00e9es, des papillons transperc\u00e9s, des yeux d&rsquo;oiseaux crev\u00e9s, tous ces petits actes de cruaut\u00e9 auxquels se livrent tous les enfants vous am\u00e8neront au bord de la certitude que votre enfant est poss\u00e9d\u00e9. Puis des rires musicaux, des jeux complices, des pleurs sinc\u00e8res, bien des moments de vrais bonheurs estomperont ces noirs diagnostics. Noir puis Blanc. Amour puis Haine. Le balancier sera terrible monsieur le Directeur ! Et comme dans la nouvelle d&rsquo;Edgar Poe, vous finirez par succomber \u00e0 ce pendule aiguis\u00e9 par vos propres doutes. A chacun ses prisons, Monsieur le Directeur. Et \u00e0 chacun ses ch\u00e2timents. Le v\u00f4tre sera terrible. Le mien, non avenu.<\/i><\/p>\n<p><i>Pendu, disiez vous ? Je dois mourir pendu ??? &#8230;..\u00a0\u00bb<\/i><\/p>\n<p>Il jeta le journal \u00e0 terre, pour se pr\u00e9cipiter hors de la cellule. Il devait fuir cet endroit, fuir le cauchemar de cette damnation annonc\u00e9e. Il ne put cependant faire que quelques pas, pour aller vomir sur le pas de la porte.Entre deux spasmes, il entendit des voix r\u00e9sonner dans la coursive. Quelqu&rsquo;un l&rsquo;appelait. Quelques instants plus tard, il vit arriver en courant le Docteur, que suivaient les deux gardiens qu&rsquo;il avait envoy\u00e9s \u00e0 sa recherche. L&rsquo;homme avait le visage compl\u00e8tement d\u00e9fait.<\/p>\n<p>&#8211; C&rsquo;est terrible, Monsieur le Directeur ! Terrible ! sanglota-t-il en lui serrant l&rsquo;\u00e9paule.<\/p>\n<p>&#8211; Oui, vous avez raison, c&rsquo;est terrible, lui r\u00e9pondit le Directeur, le regard dans le vague.<\/p>\n<p>&#8211; Mais &#8230; Comment &#8230; Vous le savez d\u00e9j\u00e0 ? interrogea le Docteur l\u00e9g\u00e8rement interloqu\u00e9.<\/p>\n<p>Comme reprenant ses esprits, d&rsquo;une voix plus vive, le Directeur s\u2019inqui\u00e9ta :<\/p>\n<p>&#8211; Quoi ? Qu&rsquo;y-a-t-il ? Il est arriv\u00e9 un malheur \u00e0 Sonya, n&rsquo;est-ce-pas ? Il est arriv\u00e9 un malheur \u00e0 Sonya ?<\/p>\n<p>Il avait cri\u00e9 cette derni\u00e8re phrase. Le docteur s&rsquo;approcha de lui, et lui saisit les mains.<\/p>\n<p>&#8211; Il faut \u00eatre fort, Monsieur le Directeur. L&rsquo;accouchement s&rsquo;est mal pass\u00e9&#8230;.Et&#8230;votre enfant est mort, \u00e9trangl\u00e9 par son cordon ombilical&#8230;..<\/p>\n<p>Personne ne comprit le sourire de soulagement qui \u00e9claira alors son visage.<\/p>\n<p>Ni la phrase qu&rsquo;il pronon\u00e7a : \u00ab\u00a0Justice est faite&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;Evasion \u00ab\u00a0Il \u00e9tait comme \u00e7a lorsque nous sommes entr\u00e9s, Monsieur le Directeur. Nous n&rsquo;avons rien touch\u00e9.\u00a0\u00bb Les deux gardiens aux visages aussi gris\u00e2tres que leur uniforme, se tenaient debout pr\u00e8s de l&rsquo;\u00e9paisse porte blind\u00e9e qu&rsquo;ils venaient d&rsquo;ouvrir. 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