{"id":275,"date":"2012-12-23T08:59:24","date_gmt":"2012-12-23T07:59:24","guid":{"rendered":"http:\/\/dominique.sciamma.com\/?p=275"},"modified":"2012-12-23T08:59:24","modified_gmt":"2012-12-23T07:59:24","slug":"adele-blanc-sec","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/dominique.sciamma.com\/?p=275","title":{"rendered":"Ad\u00e8le Blanc-Sec"},"content":{"rendered":"<p><i>Une Femme, Le Myst\u00e8re, et Paris<\/i><\/p>\n<p>Paris, Juin 1976 &#8230; Alors que les rayons d&rsquo;un soleil d\u00e9clinant I\u00e8chent de leurs flammes orang\u00e9es le d\u00f4me d&rsquo;alb\u00e2tre du Sacr\u00e9 Coeur, un homme sort pr\u00e9cipitamment d&rsquo;une boutique sombre et poussi\u00e9reuse. Tout en jetant des regards furtifs, l\u00e9g\u00e8rement pench\u00e9 en avant, l&rsquo;homme avance \u00e0 pas saccad\u00e9s, les bras crois\u00e9s sur la poitrine comme pour prot\u00e9ger un objet invisible dans les pans d&rsquo;un manteau \u00e9lim\u00e9 et hors de saison. Apr\u00e8s s&rsquo;\u00eatre engouffr\u00e9 dans l&rsquo;ombre d&rsquo;une porte coch\u00e8re surmont\u00e9e d&rsquo;un griffon agressif, l&rsquo;homme monte un interminable escalier branlant. Puis, arriv\u00e9 sous les combles, ses mains cherchent fr\u00e9n\u00e9tiquement les cl\u00e9s de la mis\u00e9rable mansarde qui lui sert de chambre, et dans laquelle il s&rsquo;enferme. Son regard s&rsquo;illumine alors d&rsquo;une \u00e9trange lueur. Car cet objet myst\u00e9rieux, c&rsquo;est le dernier album d&rsquo;Ad\u00e8le Blanc-Sec, cocktail de myst\u00e8re, d&rsquo;humour, d&rsquo;\u00e9rudition et de suspense.<\/p>\n<p>Ad\u00e8le Blanc-Sec ! Il s&rsquo;agit l\u00e0 d&rsquo;une oeuvre profond\u00e9ment originale, tant du point de vue des th\u00e8mes, des sc\u00e9narios, que du\u00a0traitement graphique qui en est fait. Et pourtant, l&rsquo;oeuvre ma\u00eetresse de Jacques TARDI se rattache \u00e0 la grande tradition du roman populaire fran\u00e7ais du d\u00e9but de ce si\u00e8cle. Gaston Leroux, Maurice Leblanc et Maurice Renard sont les p\u00e8res spirituels de l&rsquo;auteur et les personnages des aventures d&rsquo;Ad\u00e8le Blanc-Sec ne sont que les avatars de Rouletabille, Ars\u00e8ne Lupin ou autre\u00a0Professeur Cornelius.<\/p>\n<p>Premier d\u00e9tail d&rsquo;importance, l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne de ces aventures est une femme. Ad\u00e8le Blanc-Sec est \u00e9crivain, ind\u00e9pendante, cultiv\u00e9e, id\u00e9aliste, ennemie de tous les fanatismes (religieux, politiques ou scientifiques) et donc dans une position atypique et inconfortable dans la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise de l&rsquo;\u00e9poque. Pour d\u00e9ranger, elle d\u00e9range ! Puisqu&rsquo;elle va se trouver la cible de sectes d&rsquo;illumin\u00e9s, d&rsquo;une clique de savants fous, de policiers v\u00e9reux et incomp\u00e9tents,\u00a0ou de complots internationaux !<\/p>\n<p>Des catastrophes historiques telles que celle duTitanic \u00e9taient ainsi explicitement dirig\u00e9es contre Ad\u00e8le ! Mais son ind\u00e9pendance d&rsquo;esprit et sa force de caract\u00e8re auront \u00e9videmment raison de tous ces pi\u00e8ges.<\/p>\n<p>Quoique d&rsquo;apparences abracadabrantes, les sc\u00e9narios des aventures d&rsquo;Ad\u00e8le\u00a0sont en fait de minutieuses\u00a0m\u00e9caniques \u00e9quilibr\u00e9es.\u00a0Le nombre des th\u00e8mes et leur imbrication vont permettre la cr\u00e9ation de ce labyrinthe narratif dans lequel le lecteur se perdra, pour son plus grand plaisir, et duquel Ad\u00e8le le sortira. Il faut aussi se rappeler que le c\u00f4t\u00e9 Marabout-de-ficelle des sc\u00e9narios est en fait caract\u00e9ristique de ce genre populaire qu&rsquo;est le feuilleton. R\u00e9guli\u00e8rement, l&rsquo;auteur sera d&rsquo;ailleurs oblig\u00e9 de r\u00e9capituler, aussi bien \u00e0 l&rsquo;intention du lecteur qu&rsquo;\u00e0 la sienne propre, les derni\u00e8res p\u00e9rip\u00e9ties de l&rsquo;histoire. Tardi se sert d&rsquo;ailleurs \u00e0 la perfection de ces\u00a0conventions.<\/p>\n<p>Le fantastique (le Merveilleux Scientifique comme on disait \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque) fournit pour l&rsquo;essentiel la chair de ces r\u00e9cits. Entre les Monstres pr\u00e9historiques ramen\u00e9s \u00e0 la vie, les s\u00e8ances spirites et leurs manifestations ectoplasmiques, des momies ambulantes, des sectes sataniques, des savants bricoleurs ou m\u00e9galomanes, toutes les ficelles du genre sont exploit\u00e9es, au premier comme au deuxi\u00e8me degr\u00e9.<\/p>\n<p>Le cadre des aventures d&rsquo;Ad\u00e8le a une importance extr\u00eame: Tardi\u00a0semble hypnotis\u00e9 par le Paris de d\u00e9but du si\u00e8cle, tr\u00e8s exactement entre 1911 et 1919. La pr\u00e9cision des d\u00e9cors est telle qu&rsquo;il appara\u00eet que Paris pourrait bien \u00eatre en fait la v\u00e9ritable h\u00e9ro\u00efne de la s\u00e9rie. Habill\u00e9e de neige ou par\u00e9e de soleil, la Capitale de Tardi est attachante et r\u00e9elle. Et cette r\u00e9alit\u00e9 renforce d&rsquo;autant plus la tangibilit\u00e9 de l&rsquo;histoire. Monuments historiques, statues et \u00e9difices\u00a0constituent autant de points de rep\u00e8re pour le lecteur et de centres de gravit\u00e9 dramatiques pour le r\u00e9cit. Le Jardin des Plantes, la place Denfert-Rochereau, le Pont Neuf ou Le Louvre sont en effet ici le lieu de tous les myst\u00e8res. A l&rsquo;instar d&rsquo;un L\u00e9o Mallet balladant son d\u00e9tective Nestor Burma au quatre coins de la capitale (les nouveaux myst\u00e8res de Paris),\u00a0Tardi dessine amoureusement la Reine du Monde.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9poque est de m\u00eame ici essentielle. Apr\u00e8s Paris, il est \u00e9vident que la 1\u00e8re Guerre Mondiale exerce sur Tardi un attrait morbide et inexplicable, qui d\u00e9passe d&rsquo;ailleurs compl\u00e8tement les seules aventures d&rsquo;Ad\u00e8le (Cf. la v\u00e9ritable histoire du soldat inconnu, un album sur les Poilus publi\u00e9 par les\u00a0Imageries d&rsquo;Epinal, illustration pour Voyage au bout de la Nuit de C\u00e9line). Ce th\u00e8me, obsessionnel, va prendre une place pr\u00e9pond\u00e9rante \u00e0 la fin de la s\u00e9rie, puisque les v\u00e9ritables raisons de la premi\u00e8re Guerre Mondiale vont \u00eatre \u00e0 l&rsquo;origine de tueries et de complots invraisemblables.<\/p>\n<p>Tardi a pondu 6 albums des aventures d&rsquo;Ad\u00e8le, et il est amusant, au fil de la lecture des albums de faire l&rsquo;autopsie de la s\u00e9rie. Ainsi, si les trois premiers albums suivent presque au premier degr\u00e9 la logique du genre, il est clair que Tardi se fatigue et s&rsquo;ennuie ensuite \u00e0 les suivre, visiblement press\u00e9 par son \u00e9diteur \u00e0 poursuivre une s\u00e9rie dont les ventes ne se d\u00e9mentent pas. D\u00e9cid\u00e9 visiblement \u00e0 briser ce cycle infernal, Tardi va casser volontairement le rythme en s&rsquo;autopastichant dans le m\u00eame album de la s\u00e9rie (Momies en folies). Assez compliqu\u00e9e, l&rsquo;histoire va d\u00e9finitivement s&#8217;embrouiller sous les coups de butoir destructeurs de l&rsquo;auteur. A la fin de l&rsquo;album, en quelques pages men\u00e9es \u00e0 100 \u00e0 l&rsquo;heure, Tardi va faire intervenir sans autre explication des personnages d&rsquo;une autre s\u00e9rie, pour ensuite faire mourir inopin\u00e9ment son h\u00e9ro\u00efne, qui commen\u00e7ait visiblement \u00e0 lui peser. Tardi la ressuscita toutefois quelques ann\u00e9es plus tard (sous la pression du public et des \u00e9diteurs r\u00e9unis!), pour animer deux nouveaux albums (le Secret de la Salamandre, Le Noy\u00e9 \u00e0 Deux T\u00eates o\u00f9 la premi\u00e8re guerre mondiale sert de cadre et de raison au myst\u00e8re.<\/p>\n<p>Mis \u00e0 part Ad\u00e8le, tous les personnages de la s\u00e9rie sont antipathiques et monstrueux, et aucun n&rsquo;a droit \u00e0 la tendresse de l&rsquo;auteur. Les d\u00e9tectives sont minables, les responsables de la police sont des vendus, de paisibles scientifiques se transformen t en fous sanguinaires. Cette monstruosit\u00e9 des personnages va\u00a0tr\u00e8s nettement s&rsquo;accentuer sur \u00a0les derniers albums, puisque cette monstruosit\u00e9 deviendra physique (Le Noy\u00e9 \u00e0 Deux T\u00eates). Nul doute que l&rsquo;auteur laisse percer le sentiment d\u00e9sabus\u00e9 et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 qu&rsquo;il \u00e9prouve pour l&rsquo;humanit\u00e9. Pour lui l&rsquo;horizon est clairement bouch\u00e9. Il faut particuli\u00e8rement noter le traitement inflig\u00e9 par Tardi aux scientifiques. Il est clair qu&rsquo;il ne leur fait aucune confiance. De petits hommes lymphatiques, habill\u00e9s\u00a0d&rsquo;une blouse blanche, deviennent\u00a0rapidement le jouet des tentations\u00a0n\u00e9es de leur savoir (le savant\u00a0fou). Remarque amusante, tous les noms de ses savants contiennent la syllable \u00ab\u00a0Dieu\u00a0\u00bb (Dieudonn\u00e9, Dieuleveut, Boutardieu, Esp\u00e9randieu, etc .. ), comme si l&rsquo;auteur voulait nous dire que la tentation d\u00e9miurgique est plus forte et dangereuse que la seule et pure volont\u00e9 de conna\u00eetre.<\/p>\n<p>Dans un monde m\u00e9diocre et inqui\u00e9tant, Ad\u00e8le balade donc son sourire cynique, qui la prot\u00e8ge et nous la rend aimable. En quoi ce monde est-il aujourd&rsquo;hui le\u00a0n\u00f4tre? Est-il aussi sous le coup de secrets fatidiques? Nous \u00e9crasera-t-il ou le dominerons nous ?\u00a0Vous le saurez en \u00e9crivant vos prochaines aventures.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dominique SCIAMMA<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une Femme, Le Myst\u00e8re, et Paris Paris, Juin 1976 &#8230; Alors que les rayons d&rsquo;un soleil d\u00e9clinant I\u00e8chent de leurs flammes orang\u00e9es le d\u00f4me d&rsquo;alb\u00e2tre du Sacr\u00e9 Coeur, un homme sort pr\u00e9cipitamment d&rsquo;une boutique sombre et poussi\u00e9reuse. 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