Apprendre plutôt qu’enseigner

Après l’écriture, l’imprimerie, la scolarisation de masse, l’explosion du nombre d’étudiants dans les universités, le fait d’apprendre va connaître lui aussi sa transmutation numérique, qui est inéluctable.
Inscrite dans l’Histoire, la numérisation ne devrait pas moins en être une rupture, et même une double rupture.

Institutionnelle d’abord.
Si le XXème siècle a vu s’affirmer et  s’institutionnaliser des politiques d’éducation systématique des populations, celles-ci, se sont construites sur des modèles de pouvoirs et un rapport aux savoirs issus d’un XIXème siècle industriel. C’est la figure de l’autorité qui est alors centrale : celle de l’Etat, du patron, du cadre, de l’Université, du professeur, de l’instituteur, du père. Le numérique et les pratiques en réseau, associées sinon productrices de l’élévation du niveau d’éducation va remettre en cause cette organisation, et donc la transmission.
La figure de l’autorité va donc mourir, et avec elle une certaine idée de la transmission.

Méthodologique ensuite.
Parce que la figure de l’autorité va disparaître, ce sont donc de nouvelles méthodes d’enseignement qui vont devoir être INVENTEES. La nature de ce qui est transmis, voire ce qui est enseigné sera moins important que la manière et les conditions dans lesquelles les étudiants et les enseignants travailleront ensemble. Avec un savoir accessible de partout, commenté, illustré, critiqué comme jamais, le problème n’est plus de transmettre mais d’accéder, d’exploiter, de produire, d’inventer, de créer, ensemble (apprenant, enseignant), les contenus, les pratiques, les projets.

E-Maquillage ?
On aura noté qu’à aucun moment je n’ai évoqué ici de quelconques instanciations du E-Learning (encore un E-Machin de plus…). Car il y a un danger réel à voir les anciennes pratiques se vêtir d’habits nouveaux pour survivre. La E-Labelisation est de ce point de vue un danger mortel qui voit des acteurs et des modèles dépassés se remettre en selle en se numérisant en façade, en se contentant de mettre un nouveau nom sur un vieil objet.

E comme « Emplatre » sur une jambe de bois ?

Lire l’article en ligne ici !

Le Grain Humain

En quoi l’être humain, dans son corps, ses désirs, ses actions, ses relations aux hommes et au monde peut-il être comparé à un grain ? Entre solitude et multitude, « le grain humain » prend prétexte des concepts associés aux diverses tables de l’exposition « Grains de bâtisseurs » pour interroger la condition humaine.

Station B2 : (La peur du vide)

Vide…..
Blanc…..
Sans âme….
Sans vie….
Seul….
Devant une page blanche.
Celle de la vie ? (Celle de cette histoire en devenir ?)
Que faire ? (Que dire ?)
Ne rien faire ? (Ne rien dire ?)
Attendre ? Esquiver ? (Fuir ?)
Ou faire face, construire, stabiliser, (faire bonne figure) ?
Etre solide, un socle, une poutre, (un roc !)
Mieux, une pyramide……
Temple solaire, figure solide cachant une chambre secrète, dense tombeau du vide déifié, passage solitaire vers une autre vie pleine (mais ailleurs)……
La (vraie) vie est dans les interstices.

Station B1 : (Liquide ou solide)

Vivre…
Faire face ? (s’adapter ?).
Agir ? (Ecouter ?).
S’affronter ? (S’unir ?)
Camper sur ses positions ? (Suivre le mouvement ?)
Etre rigide ? (Etre flexible ?)
Occuper l’espace ? (Occuper TOUT l’espace ?)
Aimer le plein ? (Aimer le creux ?)
S’affirmer ? (Se fondre) ?
Etre soi ? (Etre l’autre ?)
Etre solide  (Etre liquide)

Station B3 : (Les petits n’aiment pas les gros)

Vivre ensemble…
Se côtoyer (se dominer ?)
Se ressembler (se suivre).
Se dominer (se fuir).
Se mélanger (être entre soi)
Se découvrir (se reconnaître)
La république (la communauté)…

Station B4 : (Les chaînes de force)

S’appuyer ? (Porter ?)
Compter sur l’autre ? (Soutenir ?)
Champ de force ou champs des possibles ?
La liberté d’avancer et de se perdre ou celle de résister et de construire ?
Prendre sa part et contribuer.
Répartir les efforts et partager…
£La peine comme la récompense ?
Ou s’arcbouter, et retarder l’inévitable…
Pour finir par tomber, et s’abandonner à la gravité du moment,
Pour un saut dans l’infini d’un monde devenu égoïste.

Station B5 : (L’eau ennemie ou amie)

Qu’est-ce qui nous relie ?
Qu’est-ce qui nous sépare ?
L’océan des mots….
Une remarque assassine, une phrase câline.
Des mots assénés, des promesses murmurées.
Des vers déclamés, des sentences proclamées.
La parole libère et les mots enchaînent.
La parole se libère et les mots s’enchaînent…
Entre noyade verbale et silence qui assèche,
Entre projet partagé et expérience solitaire,
La parole mesurée est la clé de tout…..

Station B6 : (Les forces électrostatiques)

Les attractions sont mystérieuses,
Et les séparations douloureuses.
Comment résister ?
Comment résilier ?
Ce qui nous attire nous détruit-il ?
Ce qui nous sépare nous libère-t-il ?
Comment bien aimer …
En se collant l’un à l’autre ?
Comment bien se quitter …
En se niant l’un l’autre ?
Du coup de foudre de la fusion
aux étincelles de la fission,
il y a de l’électricité dans l’air.

 

Paroles de Dieux

Deux candidats à être les mentors de l’humanité dialoguent dans plusieurs « lieux » d’une Terre qui se proclame Sainte. Qui est qui ? Qui pense quoi ? De quelle vision de l’homme sont-ils porteurs ? Quelles qualités leurs prêtent-ils ?  Les hommes sont-ils des grains indifférenciés dont on peut faire des châteaux de sable ? Où des graines  singulières d’où sortiront des arbres solides et autonomes ?

Station B2 : (La peur du vide)

Ils étaient là, au sommet de la montagne, devisant.

– Tu prétends toi aussi être le roi du monde ? Vois ce royaume à tes pieds. Vois comme il est vide !
– C’est un espace de liberté que tu ne peux pas comprendre. Tu voudrais que les gens restent à leur place et se contraignent les uns les autres. Comment existent-ils s’ils ne peuvent bouger ?
– Ils sont solidaires. Leur immobilité est la condition de leur survie.
– Mais que vaut-il mieux ? Vivre ou survivre ?
– Ne faut-il pas l’un pour assurer l’autre ?
– Survivre c’est sous vivre.
– S’associer est la condition de la liberté. Il n’y a de liberté que sociale.
– Il n’y a pas meilleure prison que celle que l’on se construit !
– Il n’y a surtout pas de meilleure prison que la solitude !

Station B1 : (Liquide ou solide)

Ils étaient là, sur la terrasse d’une des maisons de La Ville. Au loin, la figure massive du temple tentait de percer les brumes de la chaleur du matin. Et à leurs pieds, la multitude vivait, ignorante de leur dialogue.

– Est-ce là une ville ? Une foule piégée dans le labyrinthe des rues ?
– Où vois-tu une foule ? Je ne vois que des individus qui s’affirment, là et maintenant.
– Qui s’affirment ? Qui s’ignorent dirais-je plutôt. Chacun est invisible à l’autre.
– Invisible ! Et ce marchand là ! Et ce porteur d’eau ici ! Et ce comédien entouré d’enfants rieurs !
– Que des solitudes adjacentes…
– Et là, regarde comme ils font bloc face à cette femme impudique ! Vois comme ils agissent à l’unisson !
– L’unisson de la morale, l’unisson de la règle : l’unisson du refus de la singularité.  Regarde plutôt ce maraudeur. Vois comme il file le long des murs, se coule dans l’ombre des gens, s’affirme en se cachant !
– Ah, oui ? Et que serait-il sans la bourse des autres.

Station B3 : (Les petits n’aiment pas les gros)

Ils étaient là, au pied de La Tour, les yeux levés vers un sommet presque déjà perdu dans les nuages, surmonté d’échafaudages qui ne partiront jamais.

– Mais pourquoi sont-ils toujours fascinés par les hauteurs ?
– Tu le demandes ? Toi qui te prends pour le Très Haut ?
– Veulent-ils nous ressembler ou se mesurer à nous ?
– Ton « nous » me gène. Tout se passe ici-bas pour moi.
– Leurs tentatives d’ascension me fascinent !
– Elles m’amuseraient plutôt ! Vois comme ils partent sûrs d’eux, la tête haute, le sourire vainqueur. Et regarde les quelques spirales plus tard, suant, pleurant, geignant, s’écroulant.
– Mais ne renonçant pas ! Et c’est essentiel.
– Preuve ultime d’orgueil plutôt. Renoncer, c’est paradoxalement avancer.
– Etrange et spécieuse éloge de l’échec.
– Regarde plutôt ceux qui ignorent cet appel des hauteurs. Ils s’occupent des leurs. Leur bonheur est horizontal.
– Leurs attentes sont petites.
– Mais leurs objectifs atteignables, au moins.

Station B4 : (Les chaînes de force)

Ils étaient là, entre les deux premières colonnes du temple, l’un observant la cour où se préparaient les sacrifices, l’autre regardant le Saint des Saints, caché aux yeux du vulgaire et pourtant si présent.

– Combien de morts données sont-elles nécessaires pour Le remercier ou avoir Ses faveurs ? Pourquoi une ne suffirait-elle pas ? Les souffrances s’additionnent-elles ? Ne sont-elles pas toutes égales et infinies à la fois ? Le salut serait-il donc comptable ?
–  Ne comprends-tu donc rien ? Ces morts sont des leurres ! Elles sont toutes solitaires ! Pendant que le sang coule et qu’il hypnotise les hommes, ceux-ci ne s’occupent plus de leur destin, mais nourrissent leurs peurs et construisent Sa liberté.
– Ces morts sont les lettres d’une question qu’il ne faut jamais cesser d’écrire : comment vivre ?
– Regarde comme ils voudraient ne pas être de cette question ! Regarde comme ces pauvres créatures protestent et nous disent : « Trouvez un autre alphabet ! ».

Station B5 : (L’eau ennemie ou amie)

Ils étaient là, au sein de l’assemblée, mais personne ne les voyait. Qui voulait commentait La Parole, pendant que d’autres ratiocinaient.

– C’est le lieu de la raison à l’œuvre.
– Où est la raison dans La Parole ? Tout n’est qu’interprétation. Chacun y voit ce qui l’arrange ! Et on ne s’arrange pas avec la raison.
– Ne vois-tu pas que La Parole n’est littéralement qu’un pré-texte ! Une Parole qui suscite la parole, une parole qui suscite l’interrogation. Et l’interrogation n’est-elle pas le moteur de la raison ?
– Mais pourquoi cet artifice ? Ces créatures ne peuvent-elles raisonner en direct ?
– La pensée est une violence faite à la nature, qui ne veut pas de maître. La Parole est l’ennemie de la nature et l’amie des hommes.
– Faut-il vraiment choisir son camp ?

Station B6 : (Les forces électrostatiques)

Il était là, aux pieds du bois où son interlocuteur venait d’être pendu.

– Où est ta puissance maintenant ?
– Sous tes yeux aveuglés par l’amour de la vie et des hommes.
– Toi mort, mon règne commence pourtant.
– Idiot que tu es ! De toi ils s’éloigneront ! Plus ils se rapprocheront, plus ils te fuiront. Parce qu’ils te ressemblent.
– Je saurai les convaincre. La raison est un aimant puissant.
– Mais sa force est si faible face à la peur de mourir. Les hommes sont prêts à renoncer pour être rassurés. Leur rassemblement est à ce prix.
– Ce rassemblement est leur mort.
– Et leur mort sera un rassemblement.
– Si c’est là la rançon de leur humanité, je les ferai renoncer à elle. Et ils ne t’appartiendront alors plus.
– Même là, tu ne les posséderas jamais.
– Ce sera justement ma victoire. Ils seront libres enfin…..

 

Images VS Imagination

Ceci est une publication scientifique présentée lors de la conférence « Constructionism 2010« , en anglais, organisée par James CLAYSON de l’Université Américaine de Paris.
J’y décris en détail un exercice que j’ai inventé et pratiqué de nombreuses années auprès des étudiants de 1ère année de Strate Collège.

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Abstract :

This paper describes a pedagogic exercise given to designers to be (1st year), within a communication class. The exercise is only based on the use of 6 given images.

The exercise takes place after two sessions, the first of which being devoted to the participative construction of the famous communication diagram (emitter, coding, channel + noise, decoding, receiver).

In the second session, starting with this diagram, the emitter is then replaced by “the world” and the receiver by “you”. With the help of this redefined diagram, “demonstrate” the students that the first limit of our communication with the world is to be found in our perception mechanisms, and that, in that respect, we are always abstracting, and that what we call « reality » is literally and technically an abstraction.

To free ourselves from this prison, we then “demonstrate” to the students that the only way to go beyond the limits of our perception is to build theories, through which it is then possible to discover all the hidden dimensions of the world.

But, by doing so, we are in reality building a new but even more wicked prison: the prison of our vision of the world. In that respect, we are de facto projecting on the world what we know about it: after being an abstraction, the world is moreover a projection.

The actual exercise demonstrates this second proposition in a very obvious and direct way.

With the help of 6 very simple images including characters and various other representations, we demonstrate, again, that the students are prisoners of theories. This is done by asking them to create a story of their own, using all 6 images, without any other constraints than the images themselves. We urge them to be creative.

When that is done, after one hour, the comparison between all the stories shows clearly and simply that they are projecting what they know about the “theory” of images and narration, thus limiting themselves to a common – and therefore not creative – domain of narration.

After this explanation is given, students are asked again to produce more stories, but this time by freeing them from the theory, and the results are simply astonishing.

Téléchargez l’article ici !


J’ai aussi décrit cet exercice lors d’une conférence TEDX à Paris en 2010.

Iconoclaste(s)

En Novembre 2009, Frédérique PAIN et Arnaud GONGUET, chercheurs aux Alcatel Lucent Bell Labs, ont organisé un séminaire sur le thème « Produire de l’invention : état des lieux de la recherche pluridisciplinaire » avec et chez Telecom ParisTech.

J’y ai participé, en particulier dans une table ronde avec Sophie PENE (qui venait juste de prendre la Direction de la Recherche à l’ENSCI, Remy BOURGANEL (Orange) et Jean-Louis FRECHIN (ENSCI).

Iconoclaste(s)

Vous trouverez ici le texte de cette intervention.

Et les video ci-dessous.

 

Le Gaspacho
ou comment mettre une salade dans une bouteille

Manuscrit trouvé dans l’épave d’un galion Espagnol au large des côtes Caraïbes et traduit de l’Espagnol par Francisco Javier Sola y Marti et Domingo Sciamma y Morpurgo.

Laissez nous vous conter céans l’étrange histoire de Don Herminio Cabeza, Conquistador valeureux, Capitaine de la Caravelle Santa Maria de los Dolores, Vaisseau de sa Très Gracieuse majesté Charles, Roi d ‘Espagne et d’Allemagne, 5ème du Nom.

En ce temps là, Don Herminio s’était lancé à corps perdu, et pour la plus grande Gloire de l’Espagne et de l’Occident Chrétien (que Dieu le garde dans sa Sainte protection) à la conquête des Nouvelles Indes.

Il laissait derrière lui quinze enfants et une femme, sur laquelle, conscient des faiblesses de ce sexe, il prit la précaution élémentaire de fermer une ceinture de chasteté. Puis, il appareilla sans plus tarder, non sans avoir prévenu son équipage, par un discours rude et viril, de l’immensité des dangers (mais de la Gloire proportionnelle) de leur expédition.

Outre une cinquantaine de marins prompts à la bagarre, deux de ces fils légitimes et trois de ces bâtards, embarquaient avec lui cinq jardiniers dont la tâche unique, mais combien d’importance, était de s’occuper jour et nuit du jardin potager que recelait le deuxième pont du bateau. Homme rude au combat, mais d’estomac délicat, Don Herminio ne supportait en effet que des salades de légumes crûs et frais.

Il n’était pas dans les intentions de Don Herminio Cabeza de passer là où l’Illustre Cortes avait déjà planté les fanions de la Civilisation, mais bien d’offrir à la couronne de nouvelles Terres porteuses de nouvelles richesses et qu’il pensait se trouver dans les forêts tropicales, plus au Sud.

Mais le voyage faillit mal tourner, surtout pour les tomates, qui supportaient difficilement le climat O combien marin que l’on trouve sur les Océans. Assistant au triste spectacle de leur dessèchement, le Capitaine ordonna qu’on les arrosât à l’aide de la réserve d’eau potable du navire.

Les marins en colère, comprenant difficilement qu’on leur préférat des tomates, tentèrent un remake des « Révoltés de la Bounty« . Hélas ! Marlon Brando s’étant décommandé, la mutinerie échoua lamentablement, pour le plus grand plaisir des requins qui goutèrent ainsi de l’Espagnol.

Une solution avantageuse pour les deux parties fût trouvée en l’abordage d’une frégate Portugaise, et si le sang coula, ce fût surtout l’eau qui fût l’objet du partage. Il était temps ! Car la tentation d’utiliser le stock d’eau bénite du navire n’avait jamais été aussi grande qu’à ce moment là.

Après avoir passé l’estuaire de l’Amazone au nez et à la barbe des Portugais , la santa Maria de los Dolores s’enfonça vers des contrées mystérieuses et sauvages autant qu’inexplorées. Après quelques semaines, pensant s’être suffisamment enfoncé dans les terres, Don Herminio accosta enfin des rivages hostiles recouverts d’une jungle luxuriante.

En descendant de la barque, le Crucifix à la main, et alors qu’il plantait profondément le Saint Drapeau de l’Espagne la Catholique, il prononça d’une voix forte :  » Aujourd’hui, Dimanche 3 Avril de l’An de Grâce 1560, je prends possession de cette Terre, au Nom de Sa Très Gracieuse Majesté le Roi d’Espagne, que Dieu le protège ! ».

A la tête d’une colonne d’une dizaine d’hommes, il n’hésita pas à s’enfoncer toujours plus loin dans les terres. Après avoir affronté au cours de vingt jours de marche harassante, plantes carnivores, araignées géantes, boas immenses et marais putrides, il finit par trouver, à sa grande surprise, des traces de campements de sauvages possédant l’usage du feu.

Le contact, historique s’il en fût, eût lieu quelques jours plus tard. Don Herminio, resplendissant dans son armure d’acier, reçut l’accueil réservé aux Dieux, et fût ainsi le premier homme à avoir rencontré les tribus de sauvages qui s’appelaient eux-même les Ji-Va-Ros.

Le chef suprême des Ji-Va-Ros, Charasco, Sorcier redoutable et expert dans l’Art difficile de la Réduction de têtes(1), crût bon de rendre hommage à celui qu’il prenait pour un Dieu, en lui offrant sa dernière fille comme épouse, cadeau d’autant plus frais que celle-ci n’était agée que de huit ans à peine.

Don Herminio, plus que jamais conscient des ses devoirs de Chrétien, refusa violemment l’offre du barbare. Devant l’affront fait à son sang, Charasco n’eût plus d’illusion sur la nature divine de son visiteur, et décida de punir son insolence.

Après avoir massacré tous les compagnons du Capitaine, Charasco, animé par sa soif de vengeance autant que par sa curiosité scientifique, décida d’expérimenter une nouvelle technique de réduction de vivo sur la Noble tête de ce malheureux Espagnol (il pensait par ailleurs que l’expérience pourrait très avantageusement faire l’objet d’une publication qui ne manquerait certes pas d’être remarquée(2), vue son originalité).

Après avoir passé vingt jours la tête dans une calebasse remplie de potion réductrice (au citron vert !), une simple paille dans la bouche pour lui permettre de respirer, Don Herminio vit enfin son supplice s’achever.

Sa tête avait maintenant la taille d’une orange (très exactement un 8ème de sa taille antérieure). D’un teint olivâtre, elle avait perdu sa blancheur, signe de sa noblesse, et était recouverte d’une tignasse brune et épaisse. De plus, détail horrible, ses lèvres étaient maintenant cousues entre elles à l’aide d’un cordon noir, d’une dureté défiant toutes les meilleures lames d’Espagne.

Charasco, enchanté de la réussite de son expérience, décida d’attacher Don herminio à sa collection personnelle, la tête de celui-ci en étant devenue la pièce maîtresse.

Malheureusement pour Charasco, celui-ci ayant attaché Don Herminio par le cou, il ne se rendit pas compte ô combien son expérience avait réussi. En effet, le Noble Capitaine, n’eût aucun mal à dégager sa tête du noeud, tellement celle-ci était devenue petite et glissante.

A partir de ce moment, Don Herminio n’eût plus qu’un but : rejoindre au plus vite son bateau, ses chères tomates et ce qui restait de son équipage. Marchant jour et nuit, ilµne fit nullement inquiété par les populations animales ou barbares qui fuyaient à la vue de ce monstre à la tête miniature.

Il arriva au navire exsangue, et eût toutes les peines du monde à convaincre son équipage qu’il était bien leur Maître Don Herminio, et non quelque créature son image, conçue par la magie des sauvages. On l’emporta, évanoui, sur son lit, où il délira pendant trois jours, revivant sans doute en rêve son martyr.

Indépendament de l’horreur de la situation, le médecin du bord, Gaspar de las Chozas, fut confronté au problème immédiat d’alimenter le malade. En effet, il faut se rappeler que les lèvres de Don Herminio étaient réunies entre elles, cousues à l’aide d’un fil indestructible. Aucune foruchette, aucune cuillière (même à expresso italien) n’était assez petite pour rentrer dans sa bouche.

L’ingénieux médecin eût l’idée de l’alimenter avec une paille. Il tenta une première expérience avec un bouillon de boeuf. Mais l’estomac délicat de Don Herminio, on s’en souvient, était incapable d’accepter ce breuvage (nous vous laissons imaginer quelqu’un, la bouche pratiquement fermée, avec un problème pareil).

La seule possibilité était donc de faire manger au malade ses fameuses tomates ! Mais, comment faire passer une tomate à travers une paille ? Aidé du cusisinier du bord, Gaspar de las Chozas réalisa alors une soupe de tomates fraiches, agrémentées de quelques autres légumes.

L’effet de cette recette sur le capitaine fut extraordinaire. Sans qu’il sortit de son délire, il ne cessa alors de réclamer la divine potion, le jour comme la nuit. Pendant son sommeil même, il murmurait des phrases incompréhensibles, d’où seules émergeait quelques bribes. L’équipage pouvait l’entendre tenter d’appeler le médecin à travers ses lèvres cousues. Le nom déformé du Docteur résonnait partout à travers le navire, ce qui donnait à peu près : GAZ..PAR..CHO,..GAZ..PAR..CHO… !! (essayez donc de prononcer Gaspar de la Chozas la bouche fermée, et vous verrez !). Et chacun comprenait à ce vacarme que leur Capitaine réclamait son breuvage.

Leur Maître retrouvant rapidement de ses forces, l’équipage maintenant détendu, s’amusait à plaisanter le Disciple d’Hypocrate, accourrant, une soupière à la main, pour satisfaire la gourmandise de son étrange malade. Et ils disaient en le voyant courir : « Venga Gazpacho, venga !! » Intrigués, ils finirent même par goûter à la divine recette, qu’ils apprécièrent et baptisèrent naturellement du sobriquet de son inventeur : Gazpacho.

Ainsi, en-va-t-il de la génèse des recettes. Qui croirait en effet qu’une simple soupe de légumes frais ait son origine dans l’héroisme d’un civilisateur, dans la confrontation violente du Message Evangélique et de la magie barbare ? Mais, pensons-nous, Dieu met souvent ses brebis à l’épreuve, afin qu’elles participent à son Oeuvre.

Nous vous ferons grâce de la suite du récit, mais sachez que Don Herminio reçut en Espagne l’accueil fait aux plus grands. Il eût l’honneur d’être promu, de par la Volonté Royale, Gouverneur Général d’Andalousie, où sa soupe eût le succès que l’on sait. Il eût toutefois la désillusion de s’apercevoir qu’il avait perdu, durant son périple, la clé de la ceinture de chasteté de sa femme, ce qui confirme l’adage populaire qui veut qu’un malheur n’arrive jamais seul.



1  « De l’effet du citron vert et de ses capacités astringentes sur la réduction des oreilles gauches« . Charasco & Al. Journal of Miniatures Lovers, Vol. 1. Amazonia Press.

2  « Nouvelles applications du Citron Vert : Réduction de Vivo d’une tête de sauvage Chrétien« . Charasco. Lecture on Reduction Science (1561). South American Sorcerer Workshop. (Article couronné par le Prix Lilliput)

Vous pouvez télécharger l’histoire ici !

Entre les cases de Tintin – L’interview de Sedar Goronu M’Tobu
Ambassadeur du Congo à Paris

Interview de Sedar Goroni M’Tobu

Q :       Votre Excellence, Bonjour. Afin que nos lecteurs puissent vous situer dans le cadre à l’intérieur duquel notre entretien va s’insérer, je vous propose d’abord de mieux cerner votre personne.

A :       Bien volontiers.

Q :       Tout d’abord, qui êtes vous ? Quel a été le chemin de votre vie ?

A :       Je m’appelle Sedar Goroni M’Tobu. Je suis originaire de ce qui s’appelait autrefois le Congo, et je dois avoir 69 ans … Du moins, je crois…

Q :       Vous n’en êtes pas plus sûr que ça ?

A :       C’est à dire que l’état civil Congolais de l’époque n’avait rien d’informatisé, savez-vous !!!

(Rires)

A :       Mes parents sont morts alors que j’étais encore un très jeune enfant, et je fus recueilli par la Mission Catholique qui me dispensa jusqu’à mon adolescence soins et enseignement. Je crus à cette époque avoir été touché par la Grâce de Dieu et décidai d’y dédier ma vie.

Je fus ainsi amené à poursuivre mes études en Europe à l’Université de Louvain. Mais je m’aperçus bien vite que, loin d’être fait pour le service de Dieu, ma vocation était bien d’aider les Hommes. Je retournais donc dans mon « Congo » natal dans la vie publique duquel j’eus le privilège d’avoir un certain rôle à jouer. J’ai été nommé il y a bientôt deux ans Ambassadeur du Zaïre dans la République de San-Théodoros.

Q :       Revenons à votre enfance si vous le voulez bien. C’est au cours de cette période de votre vie que vous eûtes le l’occasion de rencontrer notre personnage ?

A :       En effet, j’eus rétrospectivement cette chance.

Q :       Racontez-nous un peu comment cela s’est passé.

A :       Et bien ce jour là, comme chaque jour, nous étions en classe. Un de nos professeurs était malade et nous attendions. Nous savions qu’un nouvel arrivant avait été recueilli par le Père Supérieur pendant une promenade sur le fleuve au cours de laquelle il l’avait sauvé des dents acérées des crocodiles.

Q :       Mais vous ne saviez pas à l’époque qu’il s’agissait de Tintin ?

A :       Nous le savions d’autant moins que, contrairement à ce qu’indiqua Hergé dans sa biographie romancée de Tintin, aucun de mes petits camarades ni moi-même n’en connaissions l’existence.

Q :       On croit pourtant comprendre à la lecture de l’album que beaucoup d’entre vous le connaissaient ?

A :       Liberté d’écrivain, j’imagine. Le Roman a des exigences qui peuvent lui permettre de prendre des aises avec la vérité, qui n’est pas toujours palpitante.

Q :       Voulez-vous dire par là que bon nombre d’évènements sont fictifs, qu’il y a eu falsification ?

A :       Loin de moi cette idée ! Non .. Je crois savoir au contraire que, pour l’essentiel, les Aventures vécues par note héros, du moins au Congo, sont conformes à la réalité.

C’est sur la forme surtout que l’auteur a donné libre cours à sa fantaisie créatrice. Il a donné au récit une forme suffisamment fantasque et humoristique pour que chacun puisse y trouver son plaisir, je crois.

En fait, les tribulations de Tintin dans notre pays furent à bien des égards bien plus dramatiques et dangereuses que ne veut bien le laisser montrer le livre qui les relate.

Q :       Revenons en à la mission …

A :       Oui ! Et bien, comme nous le disions, nous ne connaissions pas Tintin. Sa première Aventure nous était parfaitement inconnue. Il faut se rappeler que les communications de l’époque étaient très faibles comparativement à ce qu’elles sont devenue dans le Zaïre moderne que nous avons fait. Je dois dire que par la suite, il eût toujours la gentillesse de nous faire parvenir le récit de ses aventures au Congo recueillies par son biographe, puis chacun de ses albums suivants. En fait, il ne nous avait pas oublié.

Q :       Le contact fût-il chaleureux ?

A :       Nous fûmes surtout surpris par la jeunesse de ce professeur sans robe et sans barbe, ainsi que par sa tranquille assurance.

Q :       Vous rappelez vous de cette leçon ?

A :       Oui, oui ! Bien sûr !! Il s’agissait d’une leçon de géographie ..

Q :       Je crois pourtant me souvenir d’une leçon de calcul ?

A :       Ah Non ! Non ! (Rires) La leçon portait sur la Belgique, notre Mère Patrie ! Si, Si, je vous assure !!!

D’ailleurs, les premières éditions de la biographie « congolaise » de Tintin rapportent fidèlement cet épisode. Ce n’est que par la suite, pour des raisons de cohérence culturelle, voire de mauvaise conscience, que la leçon de géographie fût remplacée par une simple leçon de calcul. Vous voyez que je cultive ma Tintinologie à mes heures perdues !

(Rires)

Q :       Pensez-vous, Excellence, que Tintin fût raciste ?

A :       Non ! Evidemment non ! Je m’élève en faux contre une telle affirmation. C’est méconnaître l’Histoire ! Il est absolument essentiel de ne pas avoir de celle-ci une vision manichéenne et totalitaire.

Nous autres, noirs chantres de l’Afrique et de la Négritude sommes surement les mieux placés pour juger de ce qui est racisme, et de qui fût raciste.

Q :       L’image donné de votre Peuple ne frisait-elle pas pourtant la caricature ?

A :       Si elle frisait la caricature, c’est que notre peuple a, et continue par certains côtés, de fonctionner comme une caricature : celle de la société Occidentale. Et que dans ce cadre, les responsabilités sont partagées, même si notre Culture n’était fondamentalement pas prête à affronter équitablement le choc de l’Occident.

Ainsi Tintin, fût-il le témoin autant que le témoignage de son temps, de ses tares comme de ses mythes. Le lui reprocher reviendrait à ne donner de valeur qu’au témoignage « objectif », comme si cela pouvait exister, comme s’il était possible de se libérer des schémas de comportements, qui eux sont toujours contingents.

Q :       Vous vous montrez là un farouche défenseur de notre personnage ! Ceci, venant de votre bouche semblerait certainement paradoxal à l’ensemble de ses détracteurs ?

A :       Je ne suis pas sûr que cela soit aussi paradoxal qu’il ne semble. Je crois que Tintin a toujours été un être dépourvu d’arrière pensée. Et même si ses premiers contacts avec le Monde Africain fûrent schématiques à bien des égards, sa très grande jeunesse en étant pour l’essentiel la cause, il a su rapidement développer une vision humaniste du monde et de ses civilisations. A partir de ce moment, il a inlassablement su user de son image autant que de son action efficace pour oeuvrer pour les grandes causes. Dernièrement encore …

Q :       Excusez-moi de vous interrompre.. L’auriez-vous rencontré récemment ?

A :       Récemment non. Mais la dernière fois que je le vis, ce fût lors d’une Conférence Extraordinaire de l’UNESCO où il était invité en tant que conseiller pour les problèmes du Tiers-Monde, qu’il connaissait admirablement !

Q :       Vous semblez à l’évidence avoir de l’admiration pour le personnage. Croyez-vous que cette rencontre d’enfance avec Tintin vous ait marqué et ait été d’une importance particulière pour la suite de votre vie ?

A :       C’est difficile à dire … Le contact fût si bref .. Comment en déterminer les conséquences ? Mais l’important n’est là ! Un homme se forge toujours son destin, il n’est pas un objet balloté par les évènements, j’aime à le croire.

Non ! Mais ce que je veux dire, c’est que je me reconnais dans l’action de Tintin, j’en suis tout à fait solidaire même.

Il y a une candeur, une innocence, une si profonde humanité dans le personnage, qui en fait certainement sa force et sa popularité.

En ce sens oui, dans la mesure même où je participe à la destinée des hommes de ce continent extraordinaire, j’aimerais être un Tintin Noir.

Q :       Excellence, je vous remercie …

 

 

Propos recueillis par Dominique SCIAMMA
Et diffusé sur FG au printemps 1984.

 

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Entre les cases de Tintin

La mort de Hergé, en  mars 1983, fut évidemment un grand choc pour le monde de la BD,mais surtout pour votre serviteur, tant l’univers de Tintin était (et est toujours) cher à mon coeur.

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Pour « fêter » le premier anniversaire de sa mort, j’ai l’idée d’un livre fait d’interviews de personnages « inexistants » des aventures de Tintin.
Par « inexistant », je veux dire des personnages qui ne ne font que passer dans le décor, et qui n’interviennent pas, ne parlent pas, mais se trouvent avoir l’immense privilège d’assister à un moment de vie de notre reporter.
L’idée est ainsi de faire comme ci ces gens avaient eu une vie, et que celle-ci ayant croisé celle de Tintin, s’en trouvait (ou pas) modifiée. Et qu’il s’était en quelque sorte passé quelque chose entre les cases, qui ne seraient que des fenêtres ouvertes sur des vies autonomes par ailleurs.
On rendrait hommage ainsi au fait que l’oeuvre d’Hergé – vu comme le biographe de Tintin – a effectivement modifié le cours de la vie de beaucoup de personnes de ce monde-ci.

Afin d’illuster le concept, je réalise une fausse interview d’un supposé Ambassadeur du Congo Brazzaville (Sedar Gorni M’Tobu) dont la vie a changé le jour où il a reçu une leçon d’histoire de Tintin dans l’école de la Mission (dans « Tntin au Congo »).
(je ne vais malheurement pas  intégrer la vignette dont je m’insipire, pour ne pas m’attirer les foudres de Moulinsart, qui gère l’héritage d’Hergé comme un Arpagon de la BD).

Je vais donc présenter l’idée (et l’interview) à Jean-Paul Mougin, alors rédacteur en chef du magazine « A Suivre« , qui était le mensuel de référence sur la BD, édité par Casterman, l’éditeur même de Tintin, et qui avait édité un Hors-Série remarqué lors de la mort d’Hergé, un an plus tôt.

A ma grande surprise, celui-ci me dit que le projet est vain, et qu’il n’y a rien entre les case de Tintin, et qu’il ne voit pas l’intérêt d »écrire sur le sujet.

3 ans plus tard, Albert ALGOUD sort Tintinolatrie, qui connaîtra un vrai succès, et qui inaugurera la vague d’ouvrages consacrés à l’oeuvre d’Hergé, conçus par les amoureux de l’oeuvre…..

tintinolatrie

CQFD…

 

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