Projet 2007 : Pour un Forum Politique à Cergy-Pontoise

(Juin 2005)

S’il est un mérite du récent débat interne au PS sur la constitution Européenne, c’est bien d’avoir démontré combien il est difficile de débattre, y compris entre gens de la même famille politique.

Structurer son discours, écouter, s’interroger, douter, remettre en cause ce que l’on estimait comme acquis, s’enrichir des arguments et de la vision de l’autre : voilà un exercice de démocratie plus facile à théoriser qu’à réaliser. Chacun, personnellement ou collectivement, a pu en mesurer la difficulté.

Le prochain défi que s’est donné notre parti est de construire son projet pour 2007. Pour ce faire, il s’impose de nouvelles méthodes, plus participatives, plus ouvertes sur l’extérieur. On en finirait ainsi avec le temps, espérons le, où les projets politiques seraient élaborés par les seuls cercles d’initiés cooptés.

Dans cet approche, les militants auront leur part, dans la mesure certes de leur motivation, mais aussi des instances et des groupes de travail que leur offriront les divers niveaux de l’organisation de notre parti. Il faut espérer que ces instances soient rapidement mises en place et que les militants les investissent massivement.

Mais il est cependant clair à nos yeux qu’aucun projet politique crédible – c’est à dire taillé pour changer et gouverner la France – ne pourra s’écrire sans la confrontation du parti avec la société.

Le terme de confrontation est ici utilisé à dessein. Au delà des groupes et des forces en phase naturelle avec ses valeurs et pratiques politiques, il faut en effet que notre Parti ait la détermination de se confronter avec des forces qui le remettent en cause, voire le combattent sur tel ou tel aspect de ses analyses ou de ses pratiques. Partis, syndicats, associations, organisations patronales même, tous sont des acteurs incontournables qu’il nous faut écouter.

Comment imaginer en effet que nous serons capable de bâtir un projet politique ambitieux en n’intégrant pas dans nos réflexions les analyses et les points de vue réels d’une grande partie de la société.

Au delà de l’idée, nous proposons quant à nous de passer à l’action. L’agglomération de Cergy-Pontoise est représentative à bien des égards d’une société moderne. On y retrouve tous les problèmes et les opportunités emblématiques de la France : Mixité sociale, culturelle et générationnelle, pauvreté et création de richesse, développement et réhabilitation.

Organisons donc, avant l’été à Cergy, un forum d’écoute politique. Réunissons, sur des thèmes pertinents à déterminer, pendant un jour ou deux, l’ensemble des partenaires, associations et organisations syndicales, sans exclure, bien au contraire, ceux qui ont sur nous un regard critique. Exprimons nos analyses, écoutons les leurs, ainsi que leurs reproches. Synthétisons les travaux et construisons sur cette base la contribution des militants de l’agglomération – et pourquoi pas du département – au nouveau projet des socialistes.

Pour que l’idée de démocratie participative ne devienne pas la nouvelle tarte à la crème du discours politique, saisissons-nous de l’opportunité de la mettre en oeuvre, ici et maintenant, dans le cadre du projet socialiste.

Dominique Sciamma , Patrick Rouchette
(Janvier 2005)

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Le Sacrifice Européen de Laurent Fabius

(Mai 2005)

On reconnaît les grands hommes politiques à leur capacité à dépasser les limites de leurs seules ambitions personnelles. Leur vision, leur conviction d’œuvrer pour un projet historique peut ainsi les amener à sacrifier leur destin, au nom de la sauvegarde de celui de leur communauté, voire même – et c’est encore plus visionnaire – à sacrifier le destin de leur communauté au nom de celui d’un continent.

A n’en pas douter, M. Laurent Fabius est de ceux-là.

Il y a presque 6 mois, le Parti Socialiste, à une importante majorité, a décidé d’apporter son soutien au projet de Traité constitutionnel. Plusieurs mois auparavant, M. Fabius avait clairement fait entendre sa différence, au nom de ses convictions sociales, maintes fois répétées.

Bien que déjugé par la majorité des militants de son propre parti, M. Fabius a eu le courage de persister dans sa dénonciation du Traité constitutionnel. Car il faut bien parler de courage ! Les ambitions présidentielles de Laurent Fabius sont connues, et il aurait pu sagement prendre acte de la décision des militants pour bénéficier en 2006 de leur reconnaissance de sa discipline de parti, en tant que N°2 confirmé par le vainqueur du moment, à savoir François Hollande. Au lieu de cela, au nom de ses convictions, M. Fabius a pris le risque de s’aliéner définitivement le soutien des militants socialistes. Premier sacrifice donc, le sien propre, puisqu’il ne pourra pas être le candidat en 2007 d’un Parti dont il a pris le risque de contrer la volonté majoritaire

Bien sûr, en prenant le risque de jouer contre son propre parti, M. Fabius pense clairement qu’il protège l’avenir de la France. Cette dernière prend évidemment le pas sur le premier dans son esprit.

Mais le sacrifice ne s’arrête pas là, car, en prenant ce premier risque, M. Fabius sait  pertinemment – et douloureusement – qu’il interdit à la gauche d’espérer remporter la victoire en 2007. Car à n’en pas douter, une victoire du Non au référendum du 29 mai aura comme conséquence probable une crise majeure au Parti socialiste, où les ambitions personnelles contrariées viendront s’ajouter à la confusion idéologique inéluctable entre partisans de la rupture victorieux mais minoritaires, et réformistes vaincus mais majoritaires. Sans parler de la difficulté à renouer sereinement le dialogue avec une gauche extrême méfiante et échaudée.

Mais aux yeux de l’homme de conviction prompt à l’abnégation qu’est M Fabius, l’Europe mérite sans doute que la France se sacrifie au nom de tous les autres peuples européens, fidèle en cela à sa tradition de phare politique. En retardant durablement l’arrivée d’une alternance politique de gauche pour la seule France, et en laissant de fait le champ libre à M. Sarkozy, M. Fabius espère ainsi au moins préserver tous les autres pays des méfaits d’une politique de droite induite par ce funeste Traité Constitutionnel.

Destinée présidentielle sacrifiée, alternance politique aux calendes grecques et France durablement sous un régime libéral, le tout pour le salut de l’Europe, Laurent Fabius aura donc su se hisser au niveau des grands européens, à la seule différence près que c’est en s’effaçant qu’il laissera paradoxalement une trace, comme à l’encre sympathique.

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Pour un Oui de Rupture

(Novembre 2004)

Soyons clairs et précis : à tous égards, le résultat du référendum interne du 1er décembre va consacrer la stratégie politique du Parti Socialiste pour la décennie à venir. Il va nous indiquer aussi si le Parti a retenu la leçon du 21 avril, et s’il s’apprête, enfin, à (se) gouverner autrement.

Si le Non l’emporte, le Parti confirme alors sa difficulté à sortir d’une logique semi-protestataire, fruit d’une pratique du pouvoir souvent frileuse, pas assez assumée, pas toujours maîtrisée, fruit d’un compromis bancal entre les partisans de la « Rupture » et ceux de la « Transition », les seconds étant perpétuellement soupçonné de dérive idéologique pour le seul motif qu’ils gouvernent en intégrant le principe de réalité.

Si le Oui est majoritaire, il faudra y voir le signe d’une identité sociale-démocrate qui s’assume enfin, d’un Parti prêt à effectuer un vrai travail pédagogique auprès de son électorat naturel et au-delà, prêt aussi à la confrontation idéologique et démocratique avec ses partenaires – comme ses adversaires – à gauche.

Notre Oui sera donc un Oui de rupture !

Rupture avec une pratique ambiguë du pouvoir, où compromis, calculs et opportunismes divers empêchent toute vision modernisée de s’exprimer.

Rupture avec un agenda politique, hier fixé par de seuls enjeux nationaux et présidentiels, et demain construit autour du seul espace politique qui vaille, celui de l’Europe.

Rupture enfin avec un archaïsme idéologique, où les incantations se substituent souvent aux idées, avec la mise en place d’un nouveau corpus idéologique offensif qui assume et intègre la complexité du monde, qui assume et promeut une société ouverte, qui assume et impose de nouvelles solidarités.

Quel autre terrain que l’Europe pouvait être celui de la bataille pour la construction du Parti Socialiste du XXIème siècle ?

Réjouissons nous de l’investir, pressons-nous de la gagner.

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L’Europe, Fléau du Monde

(mars 2004)

Europe Fédérale ou Europe des Etats-Nation ? Europe-Puissance ou Europe-grand marché ?  Alors que nous nous apprêtons à renouveler le parlement d’une Europe réunifiée, voilà les  questions qui devraient occuper le centre du débat politique.

Au-lieu de cela, il semble que l’Europe soit aujourd’hui instrumentalisée au profit de simple enjeux nationaux, seuls horizons de partis de fait peu enclins à assumer leur responsabilité Historique : celle d’articuler, et de proposer au monde un nouveau modèle de société solidaire adaptée aux nouvelles réalités techniques, culturelles, sociales, économiques, et politiques d’un monde globalisé.

Une société solidaire. Même si le « progrès » est une force historique à l’évidence toujours à l’œuvre, il ne bénéficie pas également à tous. Il revient donc à la puissance publique de mettre en œuvre les règles de solidarité et de dignité nécessaires. Cette solidarité s’exprime aussi dans le maintien et  mise en œuvre de services publics de qualité assurant l’accès aux ressources et services universels.

Une nouvelle distribution des pouvoirs : une communauté humaine de près de 400 millions d’individus ne peut fonctionner de manière centralisée. Les problèmes doivent donc être résolus au niveau le plus adapté. Cette subsidiarité implique une structure et un fonctionnement en réseau.

Des intelligences à l’œuvre : le principe de subsidiarité implique que les intelligences et les responsabilités soient mise en œuvre à tous les niveaux d’organisation de la société, jusqu’à l’individu. Education et recherche sont donc prioritaires. Ce n’est plus nourrir l’Europe qui est aujourd’hui important, c’est l’instruire et la former.

C’est donc bien un nouveau modèle démocratique qu’il s’agit de proposer au monde. Face à des Etats-Unis aux tentations hégémoniques, et à une Asie qui monte en puissance – et dont la chine est le géant de demain – l’Europe a véritablement un vision alternative à offrir.

Si les USA sont incontestablement une démocratie, ils restent toujours basés sur un modèle de capitalisme anglo-saxon, naturellement suspicieux vis-à-vis de la puissance publique, et ou l’individualisme est sanctifié. Le darwinisme social et économique y est exacerbé, et les réussites individuelles croissent sur le terreau de l’injustice sociale et de la pauvreté.

Le modèle asiatique, né au Japon d’abord, puis mis en œuvre chez les Dragons asiatiques (Hong-kong, singapour, Corée) est quant à lui basé sur une capacité exemplaire à mettre en œuvre des projets collectifs. Mais cette forme différente de capitalisme relègue les individus au second plan : tout doit schématiquement être mise au service de projets collectifs, qu’ils soient politiques ou économiques, aux détriments des désirs ou des libertés individuels.

Le modèle Européen se doit, lui, d’être un modèle d’équilibre. Equilibre entre liberté individuelle (dont celle d’entreprendre) et solidarité, équilibre encore entre économie de marché et service public, équilibre toujours entre développement technique et protection de l’environnement, équilibre enfin entre centre et périphérie.

Dans cette balance des modèles, entre un plateau américain et un plateau asiatique, l’Europe doit donc littéralement être le fléau du monde. Point d’équilibre et d’équité, nouveau point fixe d’une démocratie qui a vocation à devenir planétaire, ou ne pas être.

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Les Carottes, la Flamme et la Providence

(Janvier 2004)

A l’assaut de la pyramide

Trois ans nous séparent de la prochaine élection présidentielle et déjà, certains socialistes se préparent à cette échéance fondatrice.

Le premier aime les carottes râpées, se balade en moto (louée), regarde la Star Ac’, parle doucement  en veillant à n’utiliser que 300 mots de vocabulaire, se fait de nombreux plateaux télé : c’est dans sa nature populaire. Tout en cherchant à maîtriser ses inflexions sourcilières, il se rase lui aussi, et partage pathologiquement à ce moment les mêmes obsessions sarkoziennes. C’est sa destinée, il le sait, et l’Autre, le Sphinx, le savait déjà avant lui.

Le second est un intellectuel flamboyant, bien qu’on le taxe souvent de dilettantisme. Il se veut l’incarnation d’une pensée moderne, nourrie d’économie et d’humanisme. Il connaît beaucoup de monde, à droite, à gauche, dans la politique et l’industrie. Il lance des débats, des idées, souvent de manière asynchrone. Lui aussi commence à se rêver une destinée présidentielle (d’ailleurs, sa femme pense qu’il est le meilleur).

Le troisième est un ancien premier ministre, retiré dans ses terres. Austère qui se marre, il est censé être à nouveau un militant comme les autres. Héros défait avide de revanche, on le dit pourtant impatient  de revenir au premier plan, et d’apparaître comme le recours ultime et salvateur, homme providentiel d’un parti qui ne saurait se mettre en marche qu’au service d’un champion. Et ce champion, forcément, ce ne peut être que lui.

Je me moque, on l’aura compris, de cet empressement à confondre projets personnels et projets politiques. On pourrait cependant les penser légitimes tant ils collent aux modes de fonctionnement et structures de nos institutions.

La 5ème république n’est en effet que le dernier avatar d’un modèle de société pyramidale, organisée du haut vers le bas. Dans ce modèle, les décisions sont toujours prises en haut, par peu d’hommes, sans transparence, et le plus souvent loin des réalités des problèmes qui les motivent. Un tel modèle nécessite structurellement la pratique de pouvoirs forts et personnels, au plus haut niveau de l’état comme à tous ses niveaux intermédiaire, hors la base évidemment, qui accueille de plus en plus avec incompréhension ces (non)décisions prises par les hommes de pouvoirs.

Il ne faut donc pas s’étonner que les partis politiques se structurent en fonction de l’appareil d’état qu’ils ont vocation à investir, et adoptent les mêmes types de fonctionnement et de comportements. Le Parti Socialiste n’échappe évidemment pas à cette tare : ces candidatures précoces en sont le signe.

Or, s’il faut chercher une raison au tremblement de terre du 21 avril 2002, c’est à l’évidence dans cette faille structurelle gigantesque, et qui s’élargit, entre une société de plus en plus organisée en réseau et ce modèle politique pyramidal.

Si le système pyramidal était parfaitement adapté à une société industrielle où le savoir et les compétences étaient peu partagés, la société post-industrielle d’aujourd’hui est « réticulée », maillage fin d’individus de plus en plus formés et responsables, d’intelligences, de compétences, et de problèmes aussi. Le seul moyen de faire face à la complexité d’une telle société est de se doter de structures et de modes de fonctionnement politique eux-même réticulés.

Une société en réseau est par définition une société de confiance, où les centres de décisions sont le plus près possibles des endroits où se posent les problèmes. Ceci nécessite donc une redistribution des pouvoirs (et en particulier l’interdiction par la loi de tout cumul de mandats), le passage d’un mode de contrôle à priori à un mode a posteriori (ce qui signifie l’acceptation du risque démocratique), et la transparence dans toutes les prises de décisions.

Le concept de subsidiarité, ou les réformes  de décentralisations, de gauche comme de droite peuvent être interprétés comme des tentatives maladroites de mettre en phase nos institutions et la société réelle. Mais il s’agit là de véritables emplâtres sur une jambe de bois. Il nous faut donc maintenant d’effectuer une véritable révolution dans notre pensée politique, dont l’objet unique devrait être la mise en phase de nos pratiques du pouvoir et de la société réelle.

Un tel projet politique – celui d’une société réticulée mais régulée – ne peut par définition être celui d’un seul individu. Encore à naître, il ne peut être produit que collectivement. Et ce n’est qu’une fois produit, que nous aurons légitimité à le présenter au pays, puis de choisir – puisque pour l’instant il le faut – la personnalité la plus à même de la promouvoir.

Ceci est évidemment incompatible avec le petit jeu des écuries présidentielles. L’enjeu n’est pas de gagner les élections puis de gouverner tant bien que mal, mais bien celui d’apporter des solutions politiques innovantes adaptées aux nouvelles organisations sociales du 21ème siècle et à leur développement, et porteuses de nos valeurs  de justice et de solidarité.

C’est à ce prix, et à lui seul, que nous retrouverons la confiance nos électeurs. Sinon nous ne serons que les singes de nos adversaires.
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Moderne, Radicalement

(octobre 2003)

18 mois après que nous ayons quitté le pouvoir, deux échéances électorales, européenne et régionale, viennent nous rappeler, enfin, la nécessité urgente d’articuler et de défendre auprès de la population un projet socialiste alternatif à celui mis en œuvre par la droite au pouvoir.

Si celui de cette dernière est clair (réforme libérale et clientéliste tous azimut en matière économique, précarisation accrue au niveau social) et gagne en impopularité, celui du Parti Socialiste – qui devrait a priori trouver ses racines dans la motion majoritaire du dernier congrès – est pour le moins inaudible, non seulement auprès de l’électorat mais aussi auprès de ses militants, ce qui est aussi grave.

Quel discours pouvons nous alors tenir, maintenant, autour de nous pour regagner au moins la confiance populaire à défaut du pouvoir ? Et quels sont les grands principes sur lesquels le construire ? Nous suffit-il de parler de solidarité, de partage, des « grandes valeurs » qui ont fondé la gauche ? Nous suffit-il de réagir ponctuellement sur tels ou tels effets des choix gouvernementaux ? Faut-il encore surfer sur les vagues de l’altermondialisation et de ses entristes gauchistes ? Nous mesurons tous les jours, autour de nous, dans les journaux, dans les sondages, l’insuffisance ou l’inanité d’une telle démarche pour nous qualifier aux yeux de l’opinion. Il me semble au contraire plus que jamais nécessaire de tenir un discours courageux, clair et radicalement moderne.

Qu’est ce qu’une modernité radicale ? C’est l’affirmation haute et assumée de principes de base, qui ne sont aujourd’hui qu’admis, honteusement ou inconsciemment , et sans lesquels il sera vain de revenir au pouvoir.

  1. Nous vivons dans une société ouverte. Cette société ouverte implique l’autonomie et la responsabilisation des individus, en matière économique et politique. Elle implique aussi une interdépendance accrue entre les organisations humaines, comme les états. Cette ouverture induit une complexité organisationnelle et donc politique qu’il faut assumer et expliquer plutôt que de la nier.
  2. L’économie de marché est consubstantielle de la démocratie. Parce que cette société ouverte implique et nécessite pour survivre et se développer des formes d’activités économiques individuelles ou collectives libres, où plus que jamais l’intelligence est la clé des réussites. Intelligence à l’œuvre à tous les niveaux d’organisation et liberté sont aussi les caractéristiques d’une démocratie moderne et vivante.
  3. Les droits de tout homme à ses sécurités sont imprescriptibles. Intégrité physique, morale, sociale, économique et politique : c’est sur ce terrain là des insécurités qu’il nous faut nous battre. Ce sera le devoir, la spécificité et l’honneur des socialistes de les défendre  tous.
  4. La régulation est une activité politique majeure, noble et nécessaire. L’économie de marché dans une société ouverte implique la mise en place de règles de vie collectives garantes de toutes les libertés : physiques, morales, sociales, économiques et politiques. C’est plus que jamais le rôle juste, noble, assumé, et au bout du compte unique, du politique, à tous les niveaux d’organisation, que d’édicter ses règles et de veiller à leurs mise en œuvre effective, au plus près des évolutions de la société.

En quoi cette affirmation de la modernité est-elle radicale ? Elle l’est déjà parce qu’elle prend à contre-pieds certains réflexes intellectuels  de gauche archaïques, ne serait-ce que par rapport à l’économie de marché. Elle l’est encore parce qu’elle combat le nouveau populisme « de la gauche de gauche » qui se nourrit des peurs nées de la prise de conscience des premiers principes édictés plus haut, en affirmant au contraire l’importance de la prise en compte de la totalité d’entre eux, totalité sans laquelle un projet politique ne pourrait être au mieux que bancal, au pire injuste. Elle l’est enfin, parce qu’elle est adaptée à la société du XXIème siècle, mondialisée, en développement général, où les démocraties progressent partout, et où enfin une Europe politique va tôt ou tard émerger comme puissance politique, économique et morale sur l’échiquier mondial.

Comment alors s’appuyer sur ces principes pour affirmer publiquement notre projet ? Je prendrais deux exemples, particulièrement d’actualité : la relation avec l’extrême gauche et l’Europe.

S’appuyant sur les peurs de la société ouverte, l’extrême gauche, et ses cortèges associatifs, fait systématiquement le procès de la gauche de gouvernement au motif, justement, qu’elle gouverne et qu’elle accepterait de fait les règles de l’Ultra-libéralisme. Ne pas assumer les 4 principes précédents ne peut que nous mettre dans une position de repentant chronique vis-à-vis de ce reproche. Leur affirmation courageuse, au contraire, nous permettrait d’inverser les termes du procès en imposant à l’extrême gauche la démonstration de la preuve de l’efficacité de ses « propositions » quant au respect de ces principes. C’est à nous de mener le débat, c’est à nous de mettre ces organisations, leurs dirigeants, et leurs électeurs devant leur incapacité de réformer la société en refusant d’exercer le pouvoir au sein d’un monde ouvert. En résumé, il appartient au parti socialiste d’imposer l’agenda du débat, à gauche et plus largement dans la société française, plutôt que de réagir sur des termes qu’il ne maîtrise pas.

L’Europe est quant à elle le terrain patent de nos errances idéologiques, alors qu’elle devrait être au contraire le lieu idéal de l’affirmation de nos principes, voire celui majeur même de notre projet politique, au détriment du seul niveau national. Comment ? En affirmant haut et clair que le projet politique de l’Europe ne peut être que fédéral, parce que la somme des politiques nationales ne peut en aucun cas aboutir à un projet adapté à une société européenne à 25 (et demain à plus) ouverte et juste. En appelant à voter clairement oui au projet de constitution européenne proposée par la convention, en restant ainsi un acteur déterminé d’une construction européenne que rien ne doit retarder. Prétendre, sur ce dernier point, que le projet engagerait l’Europe dans une dérive libérale est non seulement faux, mais risible, tant cela revient à confondre institutions et politiques. Faut-il rappeler que François Mitterand a présidé au destin politique de la France pendant 14 ans sans changer une seule ligne d’une constitution qu’il qualifiait au moment de sa création de « coup d’état permanent » ? Ce qui n’a nullement empêché les gouvernements de gauche de l’époque de mettre en œuvre leurs  choix politiques.

Pour emporter la confiance de nos concitoyens, il faut donc à la fois compter sur leur intelligence et sur la force de nos convictions. Celles-ci n’ont pas à être frileuses, passéistes, ou suivistes mais à la fois fortes, claires, et courageuses. Assumons, donc et affirmons les premiers, sinon les seuls, un projet de société ouverte, entreprenante, et respectueuse de toutes les libertés individuelles et collectives. Nous en serons les meilleurs pilotes.

 

Tintin à Singapour

Ou « Après ça, Vous Pourrez Faire Tintin »

En matière de bande-dessinée, et pour ce qui me concerne, Tintin est et demeure l’Alpha et l’Oméga, le début et la fin de toute oeuvre. Ainsi en va-t-il de cette série d’articles, commencée avec le petit Belge dans un jovial enthousiasme en Janvier 90, et qui se termine aujourd’hui par la présentation de cette étonnante enquête, menée depuis plusieurs mois, et qui va jeter sur la biographie du fameux globe-trotter une lumière nouvelle.

Ceux qui m’ont fait l’honneur et le plaisir de me lire depuis cette époque (en ce qui concerne les autres, j’ai les noms et les adresses) se rappelleront peut-être que l’article traitait de notre héros à houppette (avec un H) et de sa qualité de témoin privilégié des turbulences du XXème Siècle. J’avais ainsi fait état du passage de Tintin à Singapour, lors du périple Oriental qui devait le mener des déserts d’Egypte jusqu’au Fumeries d’Opium de Shangaï (périple immortalisé par son biographe dans « Les Cigares du Pharaon » et « Le Lotus Bleu »). J’y avais écrit qu’une enquête était menée qui essayait de découvrir les traces de son passage dans cette île hier agitée, et aujourd’hui si calme.

Mais Revenons d’abord en arrière de quelques 57 ans. Dès la première planche des « Cigares du Pharaon », le lecteur est mis au courant de l’itinéraire de Tintin de Marseille à Shangaï, en passant par Suez, Aden, Bombay, Colombo et Singapour, Saïgon et Hong-Kong. Mais sa tranquille croisière va d’abord s’arrêter brutalement en Egypte avant de le mener en Inde chez le Maharadjah de Rawajpoutalah. Là, ce n’est qu’après avoir intercepté de mystérieux messages radio codés en provenance de Shangaï, puis reçu d’un émissaire chinois quelques bribes d’informations disparates avant que celui-ci ne sombre dans la folie qu’engendre le Raïdjaja, le poison qui rend fou, qu’il passera enfin à Singapour, en route pour la Chine.

De son passage ici, pourtant aucune trace dans « Le Lotus Bleu ». Combien de temps Tintin est-il resté sur l’île ? Y-a-t-il vécu des péripéties en rapport avec son aventure Chinoise ? Voilà des questions qui seraient restées certainement sans réponses si une première découverte n’avait été faite en Août 1989, alors que commençaient à peine les travaux de restauration d’un des plus prestigieux endroit de la Cité du Lion, le Raffles Hôtel.

On sait en effet qu’on a abattu nombre de fausses cloisons afin de restituer à cette battisse historique son antique splendeur. C’est en abattant une de celles-ci, que l’on a découvert, emmailloté dans une linge moisi, un carnet aux pages presque illisibles, sur la couverture duquel on pouvait cependant déchiffrer le nom de son auteur : Tintin… Tintin, comme tant d’autres important personnages, avait donc séjourné lui aussi dans l’hôtel illustre, qui pourra maintenant s’enorgueillir d’ajouter à sa liste le nom du petit reporter. Parce que tout le monde le croit encore Français, c’est l’Alliance Française qui a été la première alertée de la découverte. Et c’est au titre d’expert BD, que j’ai donc été invité à participer à la quête.

Avant de se pencher sur le livre lui-même, alors entre les mains expertes des restaurateurs du Musée National, une de nos premières taches fut de vérifier la présence de Tintin sur les registres de l’Hôtel. On l’y a bien trouvé, et l’on sait aujourd’hui qu’il y resta 2 semaines exactement, du 3 au 17 Avril 1934. Mais, fait plus intéressant encore, en parcourant les livres du Raffles, nous avons découvert le nom du Marquis di Gorgonzola, alias Rastapopulos lui-même, cerveau du trafic d’Opium qu’a combattu notre héros ! Le Marquis y a résidé à la même période, et tout nous porte donc à croire que Tintin était déjà suivi de très près, pourtant si loin des côtes chinoises.

Enfin sorti du laboratoire, le carnet allait finalement nous livrer des détails, précis et troublants, sur les aventures singapouriennes de son auteur. Conçu comme un journal, l’ouvrage (ou plus exactement ce qu’il en reste) contient des comptes rendus journaliers, des notes et d’autres informations. Le premier texte, anodin à la première lecture, relate une rencontre qui apparaîtra au bout du compte  importantissime. Mais laissons la parole à Tintin :  » Au sortir de l’Hôtel, je suis parti au hasard, comme j’aime à le faire chaque fois que je rencontre une nouvelle ville. J’ai déambulé sur South Bridge Road, en direction de Chinatown …. C’est au sortir de Telok Ayer Temple que j’ai rencontré Lee, mon nouvel ami singapourien. Pour être exact, c’est lui qui m’a abordé en utilisant un anglais fort correct ma foi. Après que nous ayons un peu parlé, il m’a proposé de me faire  le tour de la ville et de me faire découvrir des endroits que le seul hasard ne me permettrait pas de découvrir. Voilà un moyen idéal de voir si le gang que je traque depuis l’Egypte, opère aussi à Singapour ».

Ainsi, et grâce au petit Lee (dont on ne connait pas les prénoms, Tintin n’ayant pas encore compris à l’époque que le nom de famille apparaissait en premier chez les chinois), Tintin va donc pénétrer au coeur même des quartiers chinois de la ville qui, la nuit venue, tombent sous le triple joug des Démons, des Triades, et du Vice. Un des comptes rendus nous laisse clairement entendre que Tintin a réussi, et au-delà même de ses espérances, à retrouver la trace du gang du Cigare du Pharaon à Singapour. Ecoutons le encore : « Nous devons nous rendre cette nuit au « Dragon D’Or », restaurant chinois qui sert de couverture à une importante fumerie d’Opium. Tout laisse à penser qu’elle appartient au réseau « Pharaon ». Afin que je puisse passer inaperçu, Lee m’a conseillé de me déguiser en Chinois. Inconscient du danger qu’il court à mes côtés, le garçon est charmant et excité de participer à ses aventures. Ce qu’il m’a raconté de la Chine et des chinois m’a donné à réfléchir. Il semble bien que nombre de nos idées sur l’Empire du Milieu soit à jeter à la poubelle de nos peurs dérisoires. Il a été lui-même très intéressé par la description de l’Occident que je lui ai faite. Très sûr de lui, il m’a dit : « Un jour, je travaillerai pour que nos deux mondes se rencontrent. Alors, ils seront forts. »  »

Suit la description de ce rendez-vous au « Dragon D’or », qui s’avère finalement être un guet-apens. Tintin et le petit Lee, en créant un début d’incendie, vont parvenir à s’échapper, poursuivis par 1000 diables chinois dans les rues de Chinatown. La description qu’il donne dans ses carnets de cette fuite nocturne dans le dédale d’un Chinatown surpeuplé et bruyant est picaresque et savoureuse et mériterait certes de paraître intégralement.

Nous avons cherché si cette échauffourée avait laissé quelques traces dans la presse locale. Et en effet, le Straits Time du 14 Avril 1934 relate des événements qui semblent se rapporter à celle-ci. Sous le titre « Une Etrange Agitation à Tanjong Pagar » le quotidien de langue anglaise nous en apprends de belles : « Un incendie d’origine criminel a failli ravager hier soir le Dragon d’Or, un établissement honorable à Tanjong Pagar. D’après le propriétaire des lieux, le foyer aurait été allumé par deux voyous, peut-être dans le but d’exercer un racket. Attirée par les cris du vieil homme, la foule en colère a poursuivi les criminels dans le labyrinthes des rues avoisinantes sans pour autant les rattraper …. Peu après l’incident, plusieurs personnes ont fait état de la présence de 2 blancs moustachus déguisés en coolies, et qui posaient d’étranges questions ». Tout le monde aura évidemment avec surprise reconnu les Dupont(d), fidèles à leur tradition du camouflage grotesque.

Ce que nous disent ces pages semble, par bien des côtés, en contradiction avec ce que les aventures publiées de Tintin relatent par ailleurs. La similitude des situations, des personnages même, avec ce que le Lotus Bleu nous relate des aventures chinoise du jeune reporter est toutefois troublante. Le petit Lee ne préfigure-t-il pas Tchang, personnage dont la réalité est par ailleurs démontrée. L’ouverture sur la Chine, sa culture, son peuple n’a-t-elle pas commencée à travers ce dialogue singapourien. Le lieu même du Lotus Bleu, ce restaurant mythique, ne nous rappelle-t-il pas ce Dragon d’Or, autre restaurant, autre fumerie d’Opium ?

L’hypothèse que nous voudrions alors défendre ici est que, pour des raisons liées à la limpidité du récit, Tintin et son biographe Hergé, ont légèrement remanié la véracité historique, sans nuire pour autant à leur histoire et à la cause alors défendue. C’est en effet une vieille règle de narration que de favoriser l’unicité de lieu d’une aventure, comme celle de dresser des portraits forts, presque archétypiques, qui ne se recoupent pas. Ainsi, nous pensons aujourd’hui que certains événements relatés dans le Lotus Bleu ont en fait réellement bien eu lieu à Singapour ! De même, nous croyons que le personnage de Tchang doit certains de ses traits au petit Lee, dont la destinée a croisé celle de Tintin.

Qu’est-il devenu, ce petit chinois dont on ne connait que le nom ? Sa destinée s’est-elle trouvée changée par cette rencontre ? A l’époque des faits, le petit Lee ne devait avoir qu’une dizaine d’années tout au plus, ce qui fait qu’il doit être aujourd’hui un sage respectable de plus de 65 ans. Quand on connait l’impact qu’a eu -et a toujours !- Tintin sur la vie de ceux qu’ils rencontrent, on peut penser que le petit Lee s’est trouvé grandi par cette amitié et renforcé dans son idée, combien mature, de marier l’Est et l’Ouest.

Et pour ceux qui douterait de la véracité des Aventures de Tintin à Singapour, de celles-ci ou de bien d’autres, je répondrai : « N’en doutez pas, car Tintin, c’était moi… ».

Et à partir d’aujourd’hui, Tintin, ça sera vous….

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La Rubrique-à-Brac

Ou « Accroches toi au pinceau, je retire l’échelle !! »

Prenez un journal destiné à la jeunesse. Versez-y une pinte d’humour juif New-Yorkais qui aurait fait un détour par Paris. Rajoutez une dose de délire permanent, allongée d’un bon verre de dérision. Y adjoindre 8 cuillerées à soupe d’eclectisme, puis versez-y un trait de Génie. Agitez fortement et dans tous les sens (y compris le nonsense) et servez toutes les semaines. Vous obtiendrez alors un cocktail explosif : « La Rubrique-à-Brac » de Marcel Gotlib, dont s’est abreuvée jusqu’à plus soif toute une génération de bambins adultes entre la fin des années 60 et le début des années 70.

D’abord sous l’aile protectrice de Goscinny -le papa-poule de la BD francophone moderne- Gotlib a très vite pris son autonomie pour créer ce qui reste un cas à part et vénéré de la période du grand Pilote. Comme son nom l’indique, la Rubrique-à-Brac est l’endroit privilégié où l’auteur donne libre cours à son imagination créatrice et à son humour dévastateur (drôle de mélange, non ?). Armé d’un graphisme dynamique et précis, Gotlib s’attaque à tous les sujets en les abordant par le biais de l’absurde sans limite. Mais La Rubrique-à-Brac n’a en fait rien d’un Bazar. Et comme d’habitude, des thèmes récurrents (qui reviennent ! Pas qui lavent !), des personnages, vont systématiquement être traités dans la RAB, pour le plus grand plaisir de ses lecteurs complices.

Premièrement, il faut rendre à Gotlib ce qui appartient à Marcel. En effet, des révisionnistes essayent de nous faire croire qu’Isaac NEWTON aurait été un personnage historique ayant vécu au 17ème Siècle, et toutes sortes de fariboles. Il n’en est rien ! Isaac NEWTON a été créé par Gotlib, qui a donc aussi inventé ce gag formidable (j’en pleure d’ailleurs rien que d’y penser) de la fameuse pomme : « Isaac Newton, passant sous un pommier reçut une pomme sur la tête et en conçut un truc invraisemblable, la Th »orie de la Gravitation Universelle « . Ce comique de situation va être décliné Ö l’infini par Gotlib. Le pauvre savant va se ramasser les objets les plus divers sur son auguste (comme le clown) tête : un pélican,  un hippopotame, une enclume, un petit pois etc … A noter que le petit pois n’a donné naissance à aucune théorie (trop petit mon ami). L’oeuvre de Gotlib a d’ailleurs été reconnue à sa juste grandeur, puisque Newton est le seul personnage de BD à être cité dans le Larousse (vous pouvez vérifier !).

Secundo : La Coccinelle. Ce petit insecte est apparu par hasard, au mileu d’une RAB racontant une nouvelle version de la Cigale et la Fourmi, et dans laquelle il commentait (le plus souvent par gestes) le déroulement de l’histoire. La grande idée de Gotlib est de faire apparaitre cet insolent insecte comme un commentateur indépendant, égaré dans la BD et que l’auteur ne maîtrise pas. A partir de ce moment, la RAB va être hantée par cette Coccinelle, qui est l’expression explicite du second degrés dont se nourrit l’Oeuvre de Gotlib (intellectuel !!!). Et c’est avec un plaisir sans cesse renouvelé que les lecteurs en état de manque attendent cet animalcule aux détours des cases de la RAB.

Tiga : Le professeur BURP. J’ai déjà parlé de ce personnage innÇnarrable (et pourtant on en parle), qui est à la zoologie ce que la mèche est au pétard. Sous couvert de didactisme très année 50 (Ah ! les belles histoires de l’Oncle Paul), le professeur BURP nous assène d’incroyables leçons de choses sur les animaux les plus divers (un cirque divers quoi !). Les mystères de Mère Nature nous sont ainsi révélés sous des jours les plus inattendus, et nos fous rires s’étant éteints, nous pouvons alors nous interroger sur notre place dans l’Univers (qui est juste en haut, près de la sortie). Il va sans dire, qu’Isaac Newton fait souvent les frais de ces leçons, auxquelles assiste, incrédule, une coccinelle spectatrice et critique.

Fourth : Le Commissaire BOUGRET et l’inspecteur CHAROLLES. Ces deux héros sont des caricatures tendres de personnages classiques des séries B policières françaises. Le Commissaire Bougret (son nom est la contraction de Bourrel et Maigret, deux commissaires célèbres) est chargé, suivant un scénario quasi immuable et bourré de clichés, de découvrir l’assassin d’un crime. Les deux suspects sont toujours les mêmes, et l’assassin est aussi invariablement le même. L’inspecteur CHAROLLES est un second permanent, admiratif devant la force de déduction de son chef. Ces déductions sont le plus souvent tortueuses et délirantes, quoique efficaces. Le thème va être par définition exploité jusqu’à la corde (comme ces séries lÖ le sont toujours) et nous aurons eu aussi droit à une version à la Sherlock Holmes. A noter que Gotlib se représente lui-même sous les traits de l’Inspecteur Charolles alors que d’autres acolytes du journal Pilote incarnent les autres personnages.

Quinto : La Mégalomanie : Gotlib aime se dessiner dans ces petites cases. Mis à part son incarnation de l’Inspecteur Charolles, nous avons aussi droit à des descriptions de l’ensemble de ses états d’âme ou de son histoire personnelle. Certes le ton employé est celui de l’autodérision, mais Gotlib s’aime visiblement beaucoup et nous le fait savoir. C’est quand même incroyable ces types qui mettent leur nom partout !

Der Sechste : le Cinéma : Gotlib est un cinéphile (sinon un cinéaste refoulé) qui nous parle de cinéma, à travers des remakes satiriques de films célèbres par exemple. Ainsi en va-t-il de la relecture des Choses de la Vie, film où un homme revoit toute sa vie en quelques secondes pendant un accident de voiture. Mais ici, Out l’accident ! Bonjour la Savonnette Tueuse ! A côté de ces remakes, Gotlib aime aussi à décortiquer la technique cinématographique, et à nous en montrer les ficelles et le clichés, en les outrant et les détournant systématiquement.

(Euh ! Après Six, c’est, euh … Sept ! Ah Ouais Sept …) : Les Contes et Légendes : Gotlib est un enfant qui a aimé les belles histoires du temps jadis, et qui s’amuse donc aujourd’hui à les détourner. Le Petit Poucet par exemple, est bien plus futé que ça, puisque après le coup des petits cailloux, et des morceaux de pains, il sèmera à tout vent, des oiseaux, des boulons de huit ou des enclumes ! On apprend aussi dans la RAB que Pinocchio avait un précurseur dénommé Pinokenstein, sorte de marionnette monstrueuse, fort portée sur l’alcool et les jolies femmes.

Sur l’acte de naissance de Gotlib, le nom du père est très certainement Groucho MARX (le seul, le bon, le vrai Marx) et son parrain Tex AVERY. Comme ces deux illustres prédécesseurs, Gotlib est un iconoclaste (un briseur d’image, nous apprend le petit Robert, qui va très bien merci) qui nous apprend à rire de tout, et qui cherche donc à illustrer cette belle maxime, qui est gravée au frontispice du Panthéon des Artistes du Neuvième Art (8 Avenue Georges Remi, Paris XXème, entrée 10 FF, ouvert entre 10h du Matin et 5h de l’après-midi, gratuit pour les militaires) : Je Ris, Donc Je Suis.

Au revoir les petits Amis ! La semaine prochaine, je vous parlerai de la culture des radis albinos en Haute-Volta Septentrionale.

 

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Bulles de Savants

ou Scientifiques et Bandes Dessinées

On l’a dit, redit et répété: La Bande Dessinée est une culture, au même titre que le Rock & Roll, et en tant que telle, elle en est un témoignage sur son temps, au travers duquel les grandes valeurs, les grandes angoisses et les grands débats d’une époque sont exprimés, véhiculés et digérés. Ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne la Science et les scientifiques. Triomphante depuis le 19ème siècle et véritable mythe fondateur moderne, la Science est devenue – depuis le roman populaire, en fait – un ressort dramatique essentiel. Mais la Science est un concept, et c’est donc à travers les Savants, de l’illuminé au paranoïaque, que la BD s’interroge sur celle-ci. Feuilletons donc pour nous en convaincre une petite galerie de portraits.

Et tout d’abord, à tout seigneur, tout honneur.
Thryphon Tournesol est un personnage central de l’univers de Tintin. Apparu d’abord comme un hurluberlu bricoleur, ce petit barbichu sempiternellement coiffé d’un chapeau mou informe va vite prendre sa véritable dimension et se révéler un savant hors du commun. Ses inventions ne passent-elles pas en effet du statut de gadgets ingénieux, dignes du concours Lépine, aux productions les plus modernes de technologie? Du point de vue de son caractère, Tournesol est l’archétype du savant distrait, dans la lune, et cent lieues des contingences matérielles. De plus, il est légèrement dur d’oreille, ce qui symbolise parfaitement le détachement qu’il exerce vis à vis d’un quotidien sans attrait. Ceci ne signifie pas pour autant que Tournesol vit dans un autre monde, bien au contraire! Le Professeur est au contraire un humaniste éclairé, qui n’hésitera pas A sacrifier une invention qu’il a jugée dangereuse pour I’humanité.

Dans le registre de l’humour cette fois-ci, il nous faut absolument citer le cas du Professeur Burp. Personnage légendaire de la Rubrique-à-Brac (que St Gotlib soit loué pour son génie), le Professeur Burp est un savant parce qu’il a une blouse blanche (ça suffit, non?) et les animaux sont parait-il sa spécialité. Ce personnage iconoclaste a ainsi régulièrement déliré dans le journal Pilote au temps de sa  splendeur, au cours de leçons de choses inénarrables où l’on apprenait tout sur l’humour de la hyène, les dépressions nerveuses de la vache, ou les gardiens d’escargots argentins (les escargauchos). A travers cette critique joyeusement destructrice du discours scientifique. Gotlib ne nous conseille-t-il pas en fait simplement de rester vigilants et de ne pas nous laisser impressionner par les arguments d’autorité de quelques blouses blanches imbues d’elles-mêmes et de leur propre savoir.

Evoluant aussi dans un univers humoristique, le Comte de Champignac et Zorglub incarnent, dans les aventures de Spirou deux visions antagonistes de la Science et des scientifiques. Passionné par les champignons, M. de Champignac est un pacifiste incurable (de toute manière ça ne se soigne pas!) qui considère que son Art doit servir à soulager l’humanité plutôt qu’à l’asservir. Comme Tournesol, le Comte de Champignac est un solitaire qui se sent concerné par le destin du monde. Camarade de faculté du précédent, Zorglub est un mégalomane dangereux qui n’hésiterait pas à zombifier une bonne partie de I’humanité pour assouvir son besoin de reconnaissance. Car plus que le pouvoir, c’est le besoin d’être reconnu qui pousse Zorglub aux pires bêtises, aux pires exactions. Ces deux visions s’opposent  donc, et M. de Champignac en sortira victorieux, sa victoire étant d’autant plus belle qu’il ramènera Zorglub à de plus sereines ambitions. Si le discours parait manichéen, la mésaventure du Comte devenant méchant à la suite d’une expérience ratée, nous rappelle que la distance est toujours très faible entre Dr Jekyll et Mr Hyde.

L’univers’ des aventures de Blake et Mortimer donnent l’occasion au grand Edgar P. Jacobs d’aborder de manière plus dramatique, la question essentielle de l’utilisation du pouvoir que confère la Science. Encore une fois c’est à travers l’opposition, voire même le combat, de deux hommes que la complexité du problème est exposée, dans le Chef d’Oeuvre des Chefs d’Oeuvres qu’est la Marque Jaune.

Citoyen de Sa Très Gracieuse Majesté, le Professeur Mortimer est autant un grand savant qu’un aventurier sans peur et sans reproche (un Indiana Jones britannique, quoi!). Né après la deuxième guerre mondiale, Mortimer est aussi le hérault d’un camp: celui de l’Occident de la Libre Entreprise (où la science est évidemment maîtrisée pour le bien-être social), face à un bloc qu’on imagine Rouge (où elle est alors instrument de conquête). Ce savant-soldat maîtrise donc aussi bien les équations différentielles que  le close-combat, l’Egyptologie que l’escrime. Face à lui se trouve le Professeur Septimus : un génie, certes, mais un génie du Mal. Et ce génie est d’autant plus dangereux  qu’il avance caché. Lui aussi est citoyen britannique, et est un savant reconnu. Lui aussi appartient à une classe sociale aisée, et est membre de clubs prestigieux. Oui mais voilà! Les théories de Septimus ont été jadis tournées en ridicule par ses pairs, ce qui l’a blessé. Et ses pairs avaient tort puisque Septimus a fini par inventer une machine capable de commander à distance le cerveau humain! Et cette machine peut 1 ui donner une puissance colossale, à l’ivresse de laquelle il finira évidemment par succomber.

Il va de soi que les plans de Septimus tomberont à l’eau et que le Professeur Mortimer sera personnellement à l’origine de cet échec. Encore une fois, les bons scientifiques auront eu raison des méchants, ce qui ne pourra que renforcer la foi que l’on se doit d’avoir dans les bienfaits de la science, tant que ses gardiens sont de la trempe du Professeur Mortimer évidemment! Ce manichéisme très « années cinquante » reflète parfaitement ce que devait être à l’époque le sentiment général des populations occidentales vis à vis de la Science et de son utilisation tant sociale (le bien-être) que politique (la course avec les Autres).

A travers ces drames et ces combats de conceptions et d’hommes, ces personnages marqués, voire outrés, c’est bien à l’ensemble des questions fondamentales liées à la Science et à son utilisation que le monde de la BD fait écho. A quoi sert la Science ? A qui sert la Science ? Ses bienfaits ne masqueraient-ils pas des pièges bien plus dangereux ? Les scientifiques ne risquent-ils pas de succomber à la tentation du pouvoir  que celle-ci inévitablement leur confère ? Prométhée, Lucifer (le porteur de Lumière!), Faust, ne sont-ils pas les archétypes de cette question essentielle et en fait fondatrice du Roman : Le savoir est-il Bon ?

Seul Adam a la réponse !

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Adèle Blanc-Sec

Une Femme, Le Mystère, et Paris

Paris, Juin 1976 … Alors que les rayons d’un soleil déclinant Ièchent de leurs flammes orangées le dôme d’albâtre du Sacré Coeur, un homme sort précipitamment d’une boutique sombre et poussiéreuse. Tout en jetant des regards furtifs, légèrement penché en avant, l’homme avance à pas saccadés, les bras croisés sur la poitrine comme pour protéger un objet invisible dans les pans d’un manteau élimé et hors de saison. Après s’être engouffré dans l’ombre d’une porte cochère surmontée d’un griffon agressif, l’homme monte un interminable escalier branlant. Puis, arrivé sous les combles, ses mains cherchent frénétiquement les clés de la misérable mansarde qui lui sert de chambre, et dans laquelle il s’enferme. Son regard s’illumine alors d’une étrange lueur. Car cet objet mystérieux, c’est le dernier album d’Adèle Blanc-Sec, cocktail de mystère, d’humour, d’érudition et de suspense.

Adèle Blanc-Sec ! Il s’agit là d’une oeuvre profondément originale, tant du point de vue des thèmes, des scénarios, que du traitement graphique qui en est fait. Et pourtant, l’oeuvre maîtresse de Jacques TARDI se rattache à la grande tradition du roman populaire français du début de ce siècle. Gaston Leroux, Maurice Leblanc et Maurice Renard sont les pères spirituels de l’auteur et les personnages des aventures d’Adèle Blanc-Sec ne sont que les avatars de Rouletabille, Arsène Lupin ou autre Professeur Cornelius.

Premier détail d’importance, l’héroïne de ces aventures est une femme. Adèle Blanc-Sec est écrivain, indépendante, cultivée, idéaliste, ennemie de tous les fanatismes (religieux, politiques ou scientifiques) et donc dans une position atypique et inconfortable dans la société française de l’époque. Pour déranger, elle dérange ! Puisqu’elle va se trouver la cible de sectes d’illuminés, d’une clique de savants fous, de policiers véreux et incompétents, ou de complots internationaux !

Des catastrophes historiques telles que celle duTitanic étaient ainsi explicitement dirigées contre Adèle ! Mais son indépendance d’esprit et sa force de caractère auront évidemment raison de tous ces pièges.

Quoique d’apparences abracadabrantes, les scénarios des aventures d’Adèle sont en fait de minutieuses mécaniques équilibrées. Le nombre des thèmes et leur imbrication vont permettre la création de ce labyrinthe narratif dans lequel le lecteur se perdra, pour son plus grand plaisir, et duquel Adèle le sortira. Il faut aussi se rappeler que le côté Marabout-de-ficelle des scénarios est en fait caractéristique de ce genre populaire qu’est le feuilleton. Régulièrement, l’auteur sera d’ailleurs obligé de récapituler, aussi bien à l’intention du lecteur qu’à la sienne propre, les dernières péripéties de l’histoire. Tardi se sert d’ailleurs à la perfection de ces conventions.

Le fantastique (le Merveilleux Scientifique comme on disait à l’époque) fournit pour l’essentiel la chair de ces récits. Entre les Monstres préhistoriques ramenés à la vie, les sèances spirites et leurs manifestations ectoplasmiques, des momies ambulantes, des sectes sataniques, des savants bricoleurs ou mégalomanes, toutes les ficelles du genre sont exploitées, au premier comme au deuxième degré.

Le cadre des aventures d’Adèle a une importance extrême: Tardi semble hypnotisé par le Paris de début du siècle, très exactement entre 1911 et 1919. La précision des décors est telle qu’il apparaît que Paris pourrait bien être en fait la véritable héroïne de la série. Habillée de neige ou parée de soleil, la Capitale de Tardi est attachante et réelle. Et cette réalité renforce d’autant plus la tangibilité de l’histoire. Monuments historiques, statues et édifices constituent autant de points de repère pour le lecteur et de centres de gravité dramatiques pour le récit. Le Jardin des Plantes, la place Denfert-Rochereau, le Pont Neuf ou Le Louvre sont en effet ici le lieu de tous les mystères. A l’instar d’un Léo Mallet balladant son détective Nestor Burma au quatre coins de la capitale (les nouveaux mystères de Paris), Tardi dessine amoureusement la Reine du Monde.

L’époque est de même ici essentielle. Après Paris, il est évident que la 1ère Guerre Mondiale exerce sur Tardi un attrait morbide et inexplicable, qui dépasse d’ailleurs complètement les seules aventures d’Adèle (Cf. la véritable histoire du soldat inconnu, un album sur les Poilus publié par les Imageries d’Epinal, illustration pour Voyage au bout de la Nuit de Céline). Ce thème, obsessionnel, va prendre une place prépondérante à la fin de la série, puisque les véritables raisons de la première Guerre Mondiale vont être à l’origine de tueries et de complots invraisemblables.

Tardi a pondu 6 albums des aventures d’Adèle, et il est amusant, au fil de la lecture des albums de faire l’autopsie de la série. Ainsi, si les trois premiers albums suivent presque au premier degré la logique du genre, il est clair que Tardi se fatigue et s’ennuie ensuite à les suivre, visiblement pressé par son éditeur à poursuivre une série dont les ventes ne se démentent pas. Décidé visiblement à briser ce cycle infernal, Tardi va casser volontairement le rythme en s’autopastichant dans le même album de la série (Momies en folies). Assez compliquée, l’histoire va définitivement s’embrouiller sous les coups de butoir destructeurs de l’auteur. A la fin de l’album, en quelques pages menées à 100 à l’heure, Tardi va faire intervenir sans autre explication des personnages d’une autre série, pour ensuite faire mourir inopinément son héroïne, qui commençait visiblement à lui peser. Tardi la ressuscita toutefois quelques années plus tard (sous la pression du public et des éditeurs réunis!), pour animer deux nouveaux albums (le Secret de la Salamandre, Le Noyé à Deux Têtes où la première guerre mondiale sert de cadre et de raison au mystère.

Mis à part Adèle, tous les personnages de la série sont antipathiques et monstrueux, et aucun n’a droit à la tendresse de l’auteur. Les détectives sont minables, les responsables de la police sont des vendus, de paisibles scientifiques se transformen t en fous sanguinaires. Cette monstruosité des personnages va très nettement s’accentuer sur  les derniers albums, puisque cette monstruosité deviendra physique (Le Noyé à Deux Têtes). Nul doute que l’auteur laisse percer le sentiment désabusé et désespéré qu’il éprouve pour l’humanité. Pour lui l’horizon est clairement bouché. Il faut particulièrement noter le traitement infligé par Tardi aux scientifiques. Il est clair qu’il ne leur fait aucune confiance. De petits hommes lymphatiques, habillés d’une blouse blanche, deviennent rapidement le jouet des tentations nées de leur savoir (le savant fou). Remarque amusante, tous les noms de ses savants contiennent la syllable « Dieu » (Dieudonné, Dieuleveut, Boutardieu, Espérandieu, etc .. ), comme si l’auteur voulait nous dire que la tentation démiurgique est plus forte et dangereuse que la seule et pure volonté de connaître.

Dans un monde médiocre et inquiétant, Adèle balade donc son sourire cynique, qui la protège et nous la rend aimable. En quoi ce monde est-il aujourd’hui le nôtre? Est-il aussi sous le coup de secrets fatidiques? Nous écrasera-t-il ou le dominerons nous ? Vous le saurez en écrivant vos prochaines aventures.

 

Dominique SCIAMMA

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